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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Les yeux dans les oreilles.

Un moment si troublant.

Ils sont donneurs de voix : de braves gens disponibles et dévoués qui consacrent une grande partie de leurs loisirs à enregistrer des romans pour constituer une bibliothèque sonore. Ce ne sont ni des acteurs, ni des professionnels de la lecture mais pour la plupart, de simples retraités qui souhaitent offrir quelques instants de bonheur à ceux que la nouvelle langue désigne sous le curieux vocable de malvoyants.

Je sais à quel point pour une personne atteinte de cécité, conserver le lien avec la lecture est primordial. Ma sœur aînée, souffrant elle-même de la perte de la vue, a trouvé dans le livre sonore un loisir et même une raison de vivre. Elle dévore des oreilles deux ou trois livres par semaine grâce à tous ces bénévoles de la voix.

Alors, quand on m'a demandé de venir animer l'assemblée générale de ces philanthropes du quotidien, je ne pouvais qu'accepter avec enthousiasme et fierté. J'ai entraîné dans cette aventure mon ami Casimir, toujours disponible dès qu'il est question d'apporter un peu de baume au cœur à ceux qui sont sur le bord de la route. Son expérience personnelle, sans doute, et un grand cœur tout autant !

Comme bien souvent dans de pareilles circonstances, nous reçûmes bien plus que le peu que nous donnions ici. Ce fut un moment rare de bonheur et de communion par le texte. Il est bien difficile de restituer ce que nous ressentîmes lors de ce petit récital de sept nouvelles chansons, deux contes et quelques histoires. Les mots sont de peu d'aide pour décrire l'atmosphère qui régna dans cette salle.

Nous avions face à nous une soixantaine de personnes : des donneurs de voix et des aveugles (j'aime ce mot qui se dérobe désormais à nous au nom du refus des mots qui portent sens). Un public où les cheveux gris ou blancs étaient les plus nombreux. Des gens qui ne savaient rien de la surprise que leur avait préparée leur président. Une assistance qui, après deux heures de débats dans le cadre de son assemblée générale, attendait avec impatience le goûter final.

Pourtant, le crémant et les pâtisseries allaient tarder encore. Le miracle fonctionna au-delà de toutes nos espérances. Ils écoutaient comme jamais, jusqu'alors, nous n'avions été écoutés. Il y avait, dans cette petite salle, une tension auditive perceptible, une électrisation de l'atmosphère, une focalisation centrée sur chaque mot.

Les donneurs de voix étaient des auditeurs attentifs à nos manières de poser nos textes, de placer nos voix, de les moduler, de jouer des mots que nous défendions devant eux. Ils appréciaient plus qu'ils jugeaient, ils nous écoutaient au travers de leurs propres préoccupations de bénévoles confrontés au mystère et aux exigences du micro.

Les entretiens que nous eûmes ensuite attestèrent cette impression. Ils avaient interrogé leur pratique au travers de la nôtre. J'en étais ému, troublé également. La voix, ma manière de raconter mes histoires avaient été examinées comme un instrument de musique. Ni les modulations, ni les exagérations ne leur avaient échappé. Les silences ou les éclats, les accents et les termes vernaculaires étaient passés au crible. C'était incroyable de lucidité et si pertinent.

Les aveugles nous donnèrent bien plus encore. Ils avaient le cœur au bout des oreilles. Une écoute si dense, si intense que nous avions des frissons. Tension perceptible, attention sans faille. Tout concourait à nous porter vers plus de soin encore dans chaque mot prononcé ou chanté. Nous avions face à nous des microscopes qui détaillaient chacun de nos propos avec une générosité absolue.

Je doute de parvenir à vous faire partager ces instants hors du temps. Nous en étions bouleversés. Le petit intermède passa trop vite ; nous aurions aimé prolonger ce moment de totale sérénité. Le temps nous manquait, il fallait rendre la salle sans oublier de déguster les pâtisseries.

C'est à contre-cœur que nous écourtâmes notre prestation.

Les cadeaux n'allaient pas pour autant s'interrompre. Parmi les donneurs de voix qui achetèrent mon livre, l'un d'eux me promit d'enregistrer mes quarante-cinq contes. Comblé étais-je ! Quel plus beau cadeau que cet enregistrement qui allait permettre à ma grande sœur, mais aussi à tous ses compères de la nuit des yeux, d'écouter mes petites histoires dans tout le pays !

Il est des bonnes actions qui vous sont rendues au centuple. Il est des moments où il est possible de croire en l'humain et en la divine providence, en une instance supérieure ou un esprit sain(t). Ce fut le cas ce jour-là et je rends grâce aux donneurs de voix et leurs amis aveugles pour cette offrande magnifique.

Aveuglément leur.

Les yeux dans les oreilles.
Les yeux dans les oreilles.

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NINA 10/11/2014 20:17

Celà existe donc encore, la vraie générosité ? la compassion -qui n'est pas un mot qui amoindrit, qui diminue l'autre- ? Oh, que si, que vous parvenez à restituer ces instants magiques, par vos mots. Je vous remercie pour tous les aveugles -dont je ne fais pas partie, pour le moment- Mais pas seulement. MERCI parce-que vous me montrez que tout n'est pas perdu, dans ce monde terrible où le fric est devenu la valeur n° UN <

C’est Nabum 10/11/2014 21:07

Nina
Je vous remercie Je peux vous affirmer qu’en la circonstance se furent les spectateurs qui se montrèrent généreux en applaudissements et en écoute Nous étions comblés au centuple.

L. Hatem 10/11/2014 04:30

Magnifique !
Je suis un adepte de la lecture, e-livre, et audio-livre... merci à eux tous, ceux qui transcrivent au clavier ou de leur voix des textes, bénévolement...
Vous n'avez pas donné de lien pour retrouver ces enregistrements...
Merci

C’est Nabum 10/11/2014 05:58

L Hatem

Merci à vous

Il s’agit de la bibliothèque sonore d’Orléans

http://www.bsloiret.fr/

Vous les trouverez facilement.

Laure 14/10/2014 12:09

Magnifique exemple de résistance au modèle individualiste dominant, proposé, je devrais plutôt dire asséné par notre société marchande .
Très heureuse d'apprendre par des textes de plus en plus fréquents à propos de nouvelles pratiques illustrant la solidarité , que ce terme de partage (gros mot beurk : chacun pour soi nous disent nos refourgueurs de produits inutiles mais obligatoires que nous devrions posséder pour vivre ) devient un mot d'avant-garde ! O joie, nous, les partageux ne serons plus ringards mais incarnerons le progrès ! Le cœur redeviendra-t-il à la mode?

C’est Nabum 14/10/2014 12:36

Laure

Ces gens sont admirables et en plus ils sont parfaitement réactifs
Voilà ce que m’a envoyé le président de cette belle association :


Merci pour votre prestation, Casimir et vous. Elle a vraiment été très appréciée par tous.

Merci également pour votre prose "Les yeux et les oreilles", c'est un véritable hommage que vous rendez à notre Bibliothèque Sonore et je le fais suivre à mes amis bénévoles. Elle sera même jointe à notre compte-rendu d'assemblée.

J'espère avoir l'occasion de vous revoir bientôt.

Nous aussi du reste !