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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le concours des circonstances défavorables.

Gloire au vainqueur.

Il était une fois un jeune garçon pour qui l'existence n'était qu'une succession de heurts et de malheurs. En effet, tout ce qu'il entreprenait était immanquablement voué à l'échec. Où qu'il soit, quoi qu'il fasse, la roue tournait toujours en sa défaveur. Le sort, puisque c'est ainsi que nous désignons cette étrange mécanique divine, s'acharnait toujours et uniquement sur lui.

Nous l'appellerons Ludovic afin que le personnage réel ne subisse nulle autre avanie par la faute de ce témoignage qu'il tient à rendre opaque et énigmatique. Pour Ludovic donc, tout commença vraiment avec l'incontournable et sempiternelle querelle entre son père et sa mère à propos de l'état de sa chambre.

Essayez d'imaginer un capharnaüm inextricable, constitué essentiellement d'objets de récupération, issus d'appareils électroménagers divers et avariés, d'ordinateurs ayant rendu l'âme, et de composants électroniques qu'il parvenait à dénicher en démontant tout ce qui lui tombait sous la main. Le désordre était tel, que rentrer dans ce laboratoire de Géo Trouvetou relevait de l'aventure périlleuse.

Monsieur Père souriait à cette folie mécanique. Il devinait en son rejeton le futur génie de l'électronique qui allait transformer le Monde. Il couvait d'un regard bienveillant cette pratique compulsive qui mettait Ludovic à l'écart des jeux habituels de ses camarades. Madame Mère ne voyait pas ça sous le même angle. Elle craignait pour sa maison, redoutant que son fils ne provoque une catastrophe quelconque par des assemblages diaboliques. Plus sérieusement, elle avait peur que ce bazar attire surtout cafards, termites et charançons.

Ludovic souriait à leurs disputes, ne se laissait pas perturber par les éclats de voix et continuait à bidouiller, tester, bricoler, assembler, souder, construire et inventer. Tout allait finalement pour le mieux jusqu'à ce que le pauvre garçon ne manque de s'électrocuter une fois de trop. Le choc ne fut pas suffisant pour qu'il cesse d'agir ainsi mais son cerveau avait-il souffert de la redoutable décharge ?

Effectivement, son arrivée à l'école fut source d'innombrables difficultés. Si la lecture fut acquise sans aucun problème, l'écriture se refusait douloureusement à lui. Au début, les enseignants ne s'en étonnèrent pas trop : ils comptaient sur le temps pour venir à bout de cette incongruité. Un garçon manifestement intelligent allait bien vite régler ce léger dysfonctionnement.

Hélas, le temps passa et l'écriture prit des proportions de plus en plus inquiétantes. La nature humaine ainsi que la pensée professorale aiment les étiquettes simples et commodes. Bien vite, il se murmura dans le dos de Ludovic qu'il était fainéant, qu'il s'enfermait dans un comportement de facilité et que tout cela l'arrangeait bien … Puis, on trouva plus judicieux de lui accoler un symptôme qui justifiait son handicap : pour tous il était devenu le dyslexique de service.

C'était une époque, pas si lointaine, où les toutes difficultés scolaires étaient invariablement rangées dans cette case qui était à la mode. Ludovic pourtant avait appris à lire sans encombre, il ne confondait pas les lettres et les sons, il parlait convenablement sans défaut de langue. Qu'importe, il devait entrer dans la rubrique qui lui avait été assignée ! L'école devint une longue corvée, un moment très pénible pour cet esprit vif et inventif qui se languissait en classe …

Ludovic ne pouvait écrire. Il avait beau écouter attentivement les leçons, vouloir participer à la vie de la classe, qu'il n'écrive jamais constituait une déclaration de guerre pour les professeurs. Du coup, les adultes se refusaient à l'interroger, le regardaient d'un mauvais œil et sanctionnaient de notes désastreuses des copies indéchiffrables.

« C'est illisible ! » Voilà la remarque qui accompagnait le plus souvent des notes pitoyables dans un enseignement où pratiquement tout passe par l'écrit. Ludovic rongeait son frein. Lui, savait qu'il avait compris mais il ne parvenait pas à le démontrer. Il était considéré éternellement comme l'abruti de service et les quelques interventions judicieuses qu'il s'autorisait parfois, passaient pour des manifestations de la chance ou de l'aide d'un voisin.

Pourtant en anglais, matière essentiellement orale, Ludovic brillait de mille feux. Cette bizarrerie aurait dû mettre la puce à l'oreille aux autres professeurs. Mais le climat n'était pas à la confiance. Même ses camarades ne supportaient pas l'anathème qui pesait sur lui. Eux savaient que Ludovic savait. Mais comment le faire savoir ?

Tout bascula quand le diagnostic fut posé. La dyspraxie était sortie du chapeau d'un professionnel de la profession plus pertinent que les autres. Ludovic allait être équipé d'un ordinateur avec reconnaissance vocale afin que l'ordinateur se substitue à son incapacité chronique à écrire de manière lisible et correcte.

Les voix de l'administration sont complexes : l'ordinateur mit six mois à arriver au port. Durant ce laps de temps, Ludovic demeura le cancre de service. Mais le bout du tunnel était à portée de main et, un jour, le matériel arriva. Tout finit par arriver à qui sait attendre et Ludovic devint un bon élève durant deux années …

Hélas, l'équipement tomba en panne, petit à petit, par fragments en quelque sorte. De nouveau, ce fut la catastrophe. On accusa Ludovic d'avoir cassé son ordinateur ; sa réputation de bricoleur n'étant plus à faire, le soupçon était facile. Cette fois l'attente dura dix mois avant de retrouver un équipement opérationnel. Dix mois de retour à la case départ, sans écrire ni remplir ses obligations d'élève …

Tout cela ne fut pas sans influencer la réputation délétère de Ludovic. Il se trouva mis à l'écart par certains enseignants. Son AVS lui servit de scripte, tandis que Ludovic devait, au nom de l'autonomie, récupérer les photocopies des cours sur les cahiers de ses camarades. C'est là que les difficultés s'accumulèrent car les soi-disant camarades ne voyaient pas d'un très bon œil ce qu'ils prenaient pour un passe droit.

Ludovic porte désormais le fardeau de ces années de doute, d'attente, d'incompréhension. Il est souvent montré du doigt, accusé de ne pas vouloir travailler, d'oublier volontairement son scanner, de se jouer des codes informatiques du collège … Sa différence le place en première ligne des critiques ; son comportement, il faut l'avouer, accentue le malaise et l'exaspération des adultes. Ludovic gagne toujours le concours des circonstances défavorables ; sa scolarité sera un long fleuve agité, une aventure incertaine qui ne sera jamais de tout repos.

Ainsi va la vie d'un dyspraxique , affligé d'un handicap invisible, aux démonstrations spectaculaires. Ce n'est pas le moindre des paradoxes d'un trouble qui sape les fondements d'un enseignement qui accorde une place considérable à l'écrit sans véritablement être en mesure de proposer des formes alternatives, le cas échéant.

Historiquement sien.

Le concours des circonstances défavorables.

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