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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Un avis éclairé …

Celui du douanier zélé …

Gustave était douanier comme d'autres naissent musicien ou bien vigneron, prêtre ou alors gibier de potence. Une vocation en sorte, un choix qui ne se démentira jamais, un amour immodéré pour son métier qui en faisait un gabelou d'exception, un fin limier, toujours à l'affût pour dénicher le faux saunier, le trafiquant ou le fraudeur.

Un avis éclairé …

 

Nous sommes en 1750, la gabelle sévit plus que jamais ! Les caisses de l’État sont vides ; une situation qui est une constante de ce beau pays de France. Les régimes passent, avec ou sans sel, les cures d'amaigrissement s'imposent au bon peuple et plus rarement à ceux qui sont à sa tête. Gustave ne se posait guère de questions. La fiscalité était sa raison de vivre : il devait faire entrer l'argent dans le trésor public et s'y employait avec un zèle qui faisait sa réputation de par toute la rivière.

 

Malheur à qui tombait sur Gustave à bord de sa patache ! Le voiturier d'eau était certain alors que Gustave trouverait matière à taxer le malheureux contrevenant. C'était une époque où la fraude était une institution, la réglementation si complexe qu'elle était impossible à suivre à la lettre et les péages si nombreux que pour survivre, il fallait bien tricher un peu. Finalement, les choses n'ont guère changé et le petit artisanat est toujours la vache à lait des successeurs des fermiers généraux et des gabelous, leurs valets

 

Revenons à notre Gustave : ce digne gabelou en fin de carrière, la moustache éclatante, le dos voûté à force de toujours chercher la petite bête. Il était le plus doué pour dénicher le double fond, la cachette improbable, les comptes falsifiés et les chargements douteux. Il avait du nez, disaient ceux qui aiment à se gausser du physique et il est vrai que, de ce côté-là, Gustave avait un appendice non seulement de taille mais de teinte respectable !

Un avis éclairé …

 

Pour ceux qui partageaient sa noble profession, on le disait expérimenté, doué d'une sagacité exemplaire : pas une tactique délictueuse n'échappait à son flair. Ses jeunes collègues aimaient à le suivre lors de ses contrôles ; ils se délectaient des trésors d'ingéniosité que notre fin limier mettait en œuvre pour débusquer les tricheurs.

 

Sa réputation n'étant plus à faire, les gabelous de toute la Loire venaient à la rencontre de Gustave, le gabelou de Combleux. On lui demandait conseils et astuces, trucs et combines. Le douanier est zélé, il a une haute idée de la légalité et du service du royaume. Plus il démasque le malhonnête, plus gonfle sa solde, plus sa carrière s'envole. L'avis de Gustave était précieux pour celui qui voulait faire carrière dans ce beau métier !

 

Pour son malheur, Gustave aimait à vider la chopine. Contre quelques bons conseils, il acceptait avec gourmandise des pots de vin qui, dans pareil cas, ne relèvent pas du délit. Il fermait les yeux sur cette petite faiblesse qui lui faisait terminer les soirées, rond comme une queue de pelle. Chacun dans cette vallée de larmes a sa petite faille ; celle de Gustave ne faisait de mal qu'à son foie.

 

Bien vite, à Combleux comme en Orléans, Gustave fut appelé Patachon, le pochtron de la Patache. La Patache était non seulement le nom de ce lieu mais aussi du si redouté :celui donné au bateau du gabelou. Comme c'était également l'endroit où les mariniers payaient l'octroi pour naviguer sur le canal, Gustave, dit Patachon, était connu comme le loup blanc bien qu'il eût le plus souvent la face rubiconde ... !

Un avis éclairé …

 

Chaque fois qu'une situation scabreuse se présentait, il ne manquait pas un fonctionnaire pour s'exclamer : « Je vais demander l'avis de Patachon ! » Quant aux mariniers, ils redoutaient cette réplique qui, non seulement sonnait le glas de leur tranquillité, mais annonçait bien des tracas et des déboires. Cette formule célèbre ne tarda pas à prendre son indépendance et donner matière à raillerie contre celui qui était cause de tous leurs maux.

 

Les mariniers, voituriers d'eau et de vin n'avaient, en ce domaine pourtant, aucune leçon à donner au brave Gustave. Leur intempérance valait bien la sienne. C'est toujours ainsi. Les moqueries viennent souvent de ceux qui feraient mieux de se taire. Les gens sont aussi mesquins que méchants. La réplique fut transformée avec délice et jubilation par de mauvaises langues qui aimaient mettre leur grain de sel dans l'honorabilité d'une profession exécrée.

Un avis éclairé …

 

L'avis de Patachon devint vite « Mener une vie de Patachon ! ». Gustave payait ainsi comptant son goût immodéré pour le bon vin du pays. L'expression fit florès : elle dépassa le cadre de la marine de Loire et fut adoptée par tout le pays. Gustave quitta ce monde mais s'offrit une parcelle d'éternité en laissant une belle trace dans la langue française. Une langue certes un peu chargée, souvent accompagnée d'une gueule de bois mais une langue imagée que l'on ne peut taxer de grossièreté.

 

Rendons ici hommage à ce brave Gustave. Il me plaît à remettre en selle la mémoire d'un zélé serviteur de l'ordre et de l'impôt. Quant à tous ceux qui se refuseront à croire mon histoire, je les prie de passer leur chemin. J'ai encore quelques pots à écluser avec ceux qui boivent mes paroles et savent extraire le sel de ce récit !

 

Salinement sien

 

Pour vous informer plus sérieusement :

Un avis éclairé …

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L. Hatem 24/05/2015 14:22

Merci pour l'expression "mener une vie de patachon"... je suis allé me renseigner...
Mais qui est donc ce patachon qui mène une vie de débauche ?

Mener une vie de patachon

Pour comprendre l’expression, il nous faut revenir au XVIIIe siècle, à l’époque des pataches et des diligences.

Sous l’Ancien Régime, la patache était un bateau fluvial destiné à partir collecter la gabelle, l’impôt sur le sel. Son équipage était composé de gabelous, chargés de surveiller les bateaux pour lutter contre la contrebande.

À la fin du XIXe siècle, le mot patache s’étendit à tout mauvais moyen de transport, de type hippomobile lourde, sans ressorts, comme l’étaient les vieilles diligences. La patache était alors le transport des pauvres.

Par extension, le patachon a désigné celui qui parcourait les routes en conduisant sa patache. Il était réputé pour être toujours par monts et par vaux, menant une vie dissolue et s’arrêtant dans toutes les tavernes pour s’enivrer.

Au-delà de l’expression, le mot « patachon » est aussi resté dans certains langages. Pour les cheminots, par exemple, un patachon est un train de marchandise non prioritaire. Un terme qui conserve donc toute sa dimension dépréciative.

http://www.projet-voltaire.fr/blog/origines/lorigine-de-ces-fameuses-expressions-mener-une-vie-de-patachon

C'est Nabum 25/05/2015 08:20

L Hatem

Gustave aurait ensuite fréquenté les meneurs de charrois ...
Rien n'est impossible ...

Dans les nids de poule se cachent bien des pied de nez d'une histoire qui ne manque pas de sel.

à la vôtre !