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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Artisan des émotions

L'héritage improbable.

Depuis que je me produis en public, que j'ose sortir d'une réserve que je m'étais sans doute sottement imposée, que je fais spectacle de mes petites Bonimenteries, quelques personnes veulent m'appliquer le redoutable vocable d' « artiste » ! Chaque fois, je réfute cette appellation pompeuse, cette distinction excessive qui ne m'agrée nullement. Je n'aime pas ce mot prétentieux, cette étiquette ronflante dans laquelle je ne me reconnais pas.

Artisan des émotions

Cette remarque qui n'est pas seulement de pure forme, je l'ai expliquée à un ami qui voulait que j'eusse des talents et que je fusse un artiste. La réplique fut immédiate : «  Je ne suis qu'un artisan des mots et des émotions ! » puis je développai mon point de vue : « C'est ce qui me définit le mieux. J'ai passé ma vie à courir après mon incapacité à hériter des trésors que mes parents avaient dans les mains ; un jour, j'ai enfin compris que les miennes me servaient à une autre forme de création artisanale. Le talent c'est exceptionnel : l'artiste effectue quelques œuvres reconnues ; l'artisan œuvre chaque jour à produire une infinité de petits joyaux méconnus. »

 

Non , il n'y a pas d'échelle des valeurs dans la production. Pour exécuter un tableau, un livre ou bien le travail admirable d'un menuisier, d'un tapissier, chacun agit du mieux possible en exprimant une sensibilité qui lui est propre. Le seul mot d'artisan suffit à mon bonheur, me place à égalité avec tous ces anonymes de la beauté, du travail bien fait : celui de la main, prolongement du cœur. L'écriture ne mérite nullement une place supérieure sous prétexte qu'elle s'adresse à l'esprit. L'artisan aussi évolue dans les mêmes strates.

Artisan des émotions

Mais revenons à mon histoire. Mon père était bourrelier, matelassier, maroquinier, ma mère tapissière. Dès mon plus jeune âge, ils me mirent un marteau et des clous dans les mains et ce fut le sparadrap qui vint à moi bien plus sûrement que les encouragements. J'étais désespérément, définitivement, irrémédiablement maladroit. La transmission de leur savoir-faire se révélait impossible ; heureusement que ma plus jeune sœur sut prendre le flambeau et sauver l'honneur de la tribu.

 

Pourtant, leurs efforts n'avaient pas été vains. Ils m'avaient plongé dans l'univers de leurs deux ateliers, dans cette boutique qui devint un lieu de passage et de paroles. C'est là que j'ai découvert les mots, la variété des discours et des gens. Mes parents avaient un grand éventail de clients : paysans du marché, forains, ouvriers de la ville, bourgeois des grandes propriétés de Sologne ; toutes catégories en somme qui aimaient à se mélanger dans ces ateliers ouverts au public.

Artisan des émotions

Chacun avait son phrasé, ses préoccupations, son accent, ses idiomes. J'écoutais ; je ne faisais que ça. L'outil étant pour moi plus qu'un adversaire indomptable : un ennemi impitoyable. Alors, je passais mon temps à ouvrir mes oreilles, à partager des fragments de récits, à aimer ceux qui parlent. Mon père avait voulu faire de moi un ouvrier manuel ; il fit de son rejeton un artisan du langage qui fit son miel des gens et de leurs histoires.

 

Le terrain était sans doute favorable. Il devait exister chez celui que je n'ai pas assez connu le même amour de langue que du travail bien fait. Sa mère avait été écaillère aux vieilles halles de Tours : la langue bien pendue, elle avait mené une vie particulièrement libre en cette première moitié du vingtième siècle où la chose n'était pas si fréquente dans le petit peuple. Elle avait la même gourmandise de la table que des mots. Je n'avais plus qu'à prendre le flambeau et faire comme eux : mes universités dans la rue, loin des grandes écoles trop pédantes.

Artisan des émotions

 

Alors, nulle gloriole à tirer de ce parcours. Il est le fruit d'une transmission, d'un partage accordé par ma naissance. Je n'ai pas à m'enorgueillir de ce dont je ne suis nullement responsable. Il me suffit de prendre ces offrandes et de poursuivre la tradition. De fils en aiguilles, j'ai abandonné l'alêne et le dé à coudre qui ne me convenaient guère. Je tisse mes histoires dans la fibre des rencontres et d'un héritage où l'empathie avait un sens.

 

Alors de grâce, ne me faites pas artiste quand je ne suis qu'un besogneux de l'écriture, un modeste aventurier de la phrase et du récit ! Chaque jour, je remets l'ouvrage sur le métier et c'est ainsi que je rends gloire à mes parents artisans. Mon cuir s'est patiné ; la pratique quotidienne de l'écriture a donné ce que vous pouvez lire au fur et à mesure de mes livraisons. Tenir le rythme, respecter les délais, satisfaire le plus possible le client : c'est la devise de la boutique !

 

Artisanalement leur.

Artisan des émotions

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kakashisensei 08/06/2015 16:56

Pardonnez moi, ai-je dis : quatrain ? Quintil plus certainement, laissant à l'oreille une musique superbe ...

kakashisensei 08/06/2015 13:13

Très beau poème Nabum. Apothéose dans les deux derniers quatrains. Merci pour ce partage.

L. Hatem 07/06/2015 18:44

La main est le prolongement du coeur... de l'artisan des mots... C'est joliment dit !

Quant à vos livres... permettez-moi d'attendre leur sortie en version électronique pour le Kindle ou le Kobo, et les chansons au format mp3 pour Amazon-Mp3... pliz... je suis noyé sous la paperasse qui prend la poussière ! Merci.

C'est Nabum 08/06/2015 12:17

L Hatem

Merci

Pour votre attente, elle risque d'être vaine
L'artisan à un penchant pour les moyens obsolètes

kakashi 06/06/2015 02:08

Disons que vos parents étaient d'incompressibles artisans matérialistes comme vous êtes un irréductible artisan spiritualiste, dans ce sens qu'en vous lisant, on a l'impression que les mots sont une entité indépendante.
A supposer qu'une fois posé, en dehors de toutes considérations, l'effet de cette procession de signes langagiers dont le but est de promouvoir la plus limpide cohérence, se défait de toute l'emprise de leur architecte-bâtisseur.
Les mots deviennent alors de mystérieux sortilèges versatiles, nomades et vagabonds. Une fois lâchés, ils peuvent produire chez un lecteur la plus agréable sensation et chez un autre le plus redoutable désagrément. Ils voyagent ainsi au gré des liseurs de différentes manières.
Je terminerais en vous faisant relire ce texte de Baudelaire, humble artisan lui aussi ;)

L'invitation au voyage

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

C'est Nabum 08/06/2015 12:20

Kakashi

Vous voici de retour et vous m'offrez le grand Charles

J'ai joué avec ces mots en lui empruntant 4 rimes sur 5

Je vous offre le résultat

Lui est un artisan de talent et moi qu'un pauvre copiste

Charles 4 sur 5




Elle coule au galop, sa gracieuse encolure
Me laisse croire enfin qu'elle est de bon vouloir
Par ses sentiers qui sont à mes yeux si obscurs
J'ai le désir de me pendre à sa chevelure
Laissant couler mes larmes en un si doux mouchoir.

Elle est de ce pays et bien plus que la sève
Elle l'a enfanté lui offrant son climat
Elle dépose ainsi tout au long de ses grèves
De sombres désespoir plus souvent que des rêves
Lorsque dans son courant vient se briser un mât

Elle est fée maléfique , sorcière nautique
Et dernier tombeau de ses amants défunts
Qui dans un luxuriant voyage aromatique
Se noyèrent perdus dans sa tendre musique
Et périrent en extase vaincus par ses parfums

Leur grande soif s'offrit la rivière toute à boire
Magnifique festin aux milliers de couleurs
Convives amoureux se donnant à la Loire
Oubliant leur destin fascinés par sa gloire
Afin de lui céder leur ultime chaleur