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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Tirer son irrévérence …

Partir sans un regard ...

Je vais quitter ce métier que j'ai tant aimé, qui m'a constitué et qui m'a façonné, sans me retourner. Ni fleurs ni discours, ni pot d'adieu, ni petite fête entre amis. La terre brûlée, une fois encore, ne laissera que cendres et griefs. Les départs sont trop douloureux pour leur donner de l'importance ; ils sont si lourds qu'il faut crever l'abcès.

Quelques remarques acerbes, des propos insidieux, un billet qui pique et les regrets seront à tout jamais rangés dans les souvenirs incertains. Devenir le mauvais objet : celui dont on sera bien content du débarras. La technique est éculée ; elle a servi en bien des circonstances. C'est ainsi qu'agissent ceux qui veulent se dissoudre dans l'indifférence.

Ne soyons pas dupes, la machine à broyer les individus facilite ce rapport à l'oubli. Simple numéro, l'enseignant est soluble dans un poste. Il sera remplacé dans l'instant, effacé des listes, renvoyé aux oubliettes d'une institution impersonnelle. Quitter ce monde à part ne nécessite aucun discours, aucune cérémonie. Depuis belle lurette l'école a laminé les rituels anciens qui l'avaient façonnée ; il n'est pas nécessaire d'aller à contre-courant de sa tendance amnésique.

Un jour, ce sera le dernier. Rien de plus : une porte qui se referme sans bonsoir ni adieu. Le méchant, le malotru s'en ira, rangera une dernière fois son cartable. Le bureau sera vide, désespérément vide ; les élèves n'y seront plus depuis trop longtemps. C'est à eux seuls, qu'il faudrait dire au revoir. Ils se sont éparpillés au fil des trente-huit années d'un service qui n'a jamais été ni bon ni loyal.

Ils ont grandi, certains ont quitté cette vallée de larmes, d'autres croupissent en prison. Heureusement, beaucoup ont réussi une vie simple et modeste. Ils étaient tous cabossés par l'école, parfois par la vie, il ne fallait pas attendre des miracles. Pourtant, il y a tant de beaux souvenirs, des folies, des aventures qui font oublier les coups de gueule, les batailles épiques, les déceptions.

En tournant le dos aux adultes, c'est vers eux que je me retourne. Ils ont toujours été le moteur de ma détermination. Curieusement, je n'ai jamais eu le sentiment corporatiste, refusant tout à la fois syndicat, salle des professeurs, soirée de fin d'année, défilé rituel après une réforme contestable. Franc-tireur de la pédagogie, je tire à boulets rouges sur ce monde clos qui ignore la vie réelle.

Alors, il est préférable de partir sans en rajouter. La vie est ailleurs qu'entre les murs d'une institution qui n'a pas senti les évolutions de la société, qui a laissé filé tant de rendez-vous qu'il ne fallait pas manquer. L'école s'est noyée sous la modernité fictive, les discours pédants, les procédures pompeuses. L'essentiel était ailleurs ; seul le Petit Prince aurait dû être ministre de l'éducation nationale.

J'ai roulé ma bosse dans beaucoup de dispositifs d'exception, de structures parallèles, d'initiatives impossibles, de tentatives désespérées. Au final, un champ de ruines, un désert sur lequel rien de neuf n'a vraiment poussé. L'amertume est grande : l'école n'est pas capable de changer le cours des choses, d'inverser la loterie de la naissance. L'ascenseur social est en panne et nous en fûmes les fossoyeurs.

Cette amertume me pousse à agir ainsi, à fuir cette machine à reproduire les inégalités, voire à les amplifier, à les favoriser. J'enrage de n'être pas compris sans avoir fait le moindre effort, sans doute, pour transmettre ce message au sein de l'institution. C'est qu'elle est si sourde aux remarques qui viennent de sa marge, que s'égosiller ne sert à rien !

Je ne pars pas, je claque la porte ! Ne détournez pas la tête ! le misanthrope de service, le ronchon, le rebelle, le caractériel, le chafouin, exécrable collègue, est parti. Voilà justement le mot que je déteste le plus au monde : collègue ! Je suis à jamais débarrassé de ce piètre vocable. J'aurais aimé n'avoir que des amis, des frères et des sœurs d'armes. J'ai en eu quelques-uns au cours de toutes ces années. Ce sont ceux-là que je salue, ils sauront se reconnaître …

Adieu mes chers élèves, adieu ceux qui m'ont fait enrager, adieu ceux qui m'ont suivi dans mes folies, adieu les discrets et les hostiles, adieu les dociles et les indisciplinés. Adieu les bons et les moins bons élèves. Adieu les fracassés, les tordus, les délinquants, les méchants, les passifs, les perturbateurs, les irrespectueux. C'est surtout vous que j'ai appréciés. Je suis ainsi fait que c'est vers ce qui résiste que j'aime à me tourner. Cette fois, je tire mon irrévérence en pensant surtout à vous tous !

Retraitement leur.

Tirer son irrévérence …

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mobal 18/06/2015 09:45

Vivre en vase clos , ne rencontrer que des "collègues", avoir l'esprit Camif , quelle infantilisation! La pire parole (un cri du coeur) entendue en salle des profs :"ce serait bien s'il n'y avait pas les enfants!!!" . Les plus gros problèmes rencontrés dans ce métier sont les difficultés d'un travail coopératif entre enseignants , travail que nous exigerions paradoxalement des élèves ... . Merci Môôôssieur Nabum pour ces flashes de la SEGPA , bien plus révélateurs que n'importe quel rapport d'énarque ...Je vous souhaite de nouveaux projets choisis , à votre rythme . Merci encore pour ces moments de vérités.

C'est Nabum 18/06/2015 10:48

Mobal

Et les vacances au CCAS .... J'ai vu ça à distance ! L'horreur absolue ...

Celui qui fit la vérité, il sera vilipendé !

Les derniers jours seront un long règlement de compte ! Patience

L. Hatem 17/06/2015 23:11

Pour moi il y a 2 categories de professionnels qui ne devraient jamais prendre leur retraite...
1. Les professionnels de Santé... medecins, chirurgiens, infirmières...
2. Les professeurs et enseignants...

Peut-on savoir combien de temps il vous restait encore normalement jusqu'à la retraite ?

Bon repos à vos... actif ! :-)

C'est Nabum 18/06/2015 07:51

L Hatem

Pour avoir la retraite complète, quatre années ...

Je vais continuer à aller vers les jeunes mais loin des structures qui sont aux mains d'une idéologie de la médiocrité et du mensonge

kakashi 17/06/2015 20:30

Jean, Nabum

Il est une force qui nous surpasse tous, c'est celle du progrès. D'ailleurs je pense que la conscience qui nous dirige ne nous désigne pas d'autre quête collective.
Aujourd'hui, le progrès ne progresse plus, il détruit égoïstement. Alors nous nous réfugions derrière d'hypocrites artifices illusoires.
Ce n'est pas l'école qui doit changer, mais la société : Celle qui commande aux enseignants de flatter les élèves !

C'est Nabum 17/06/2015 21:22

Kakashi

L'école qui donne ses diplômes, qui refuse les efforts, qui laisse faire, qui se plie devant la volonté des élèves est morte
Nous en constatons les dégats chaque jour

Jean du MoDem 17/06/2015 19:19

C'est Nabum n'est pas le seul à partir sans se retourner.
Nous sommes de plus en plus nombreux à finir notre carrière professionnelle sans "succès".

C'est Nabum 17/06/2015 19:49

Jean

Des pions, rien que des pions ...

Seuls les cadres s'offrent désormais des congratulations pour tous les services consentis par les subalternes. Les petits fours au frais de la princesse.

Et encore, dans nos secteurs, ils ne s'accordent pas des retraites chapeau, nous ne devons pas nous plaindre

kakashi 17/06/2015 16:08

Le Devoir accompli, vous voilà maintenant précipité au bord de l'abîme. La Paresse et l'Envie vous suggère de plonger dans le vide pendant que l'Orgueil et la Colère écument la lave dans vos veines.
La Luxure et la Gourmandise vous racolent quarante berges en arrière, de l'autre côté du précipice.
Alors survient du trou un corps en haillon; c'est l'Avarice qui d'une main tendu, vous susurre : " - Sursois tes doux projets mon Brave, et prends moi comme le meilleur parti. Dans le monde impie des hommes, il ne se trouve plus rien à partager ! Mes soeurs les possèdent tous quand j'en possède si peu."
"Hier le Chagrin, aujourd'hui l'Amertume, demain l'Egoïsme!."

C'est Nabum 17/06/2015 17:34

kakashi

Voilà un programme qui va me détruire

J'espère que vous vous trompez

Laure 17/06/2015 10:25

Qui sait si les misanthropes ne sont pas les vrais philanthropes ? En effet ils se font une idée si haute des qualités que doivent posséder les humains qu'ils manifestent leur déception amère par cette humeur atrabilaire.Ils détestent les médiocres ou plutôt détestent leur paresse à devenir un humain digne de ce nom. Ce sont en fin de compte d'exigeants moralistes . Mais chut ...ce mot n'est plus à la mode : paraître , consommer ou plutôt paraître en consommant sont des impératifs qu'il est malséant de contrer .Cachez -vous , vilain misanthrope qui empêchez les consensus imbéciles, ou plutôt bienvenue au club des vrais philanthropes !

C'est Nabum 17/06/2015 12:09

Laure

Ce n'est sans doute pas l'opinion de ceux qui m'ont dans le nez !

Ils me jugent fort mal et à juste raison car je ne supporte pas ceux qui trichent avec ce beau métier, qui se font porter pale pour un oui et surtout pour un non, qui viennent pointer ou qui n'aiment pas les enfants ....

Alors je suis odieux avec eux et mon départ leur sera un soulagement !