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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Perdre le nord.

On ne lui a pas présenté la note !

Voilà, c'en est fini de ses rêves et de ses espoirs ! Il a perdu le sens commun, il s'est perdu en chemin pour finir par n'être plus rien, vil va nu-pieds n'ayant aucun instrument de navigation. Un vilain coup de grisou a mis à bas ce qu'il pensait avoir construit solidement. Les paroles s'envolent quand la note s'est fourvoyée sans lui avoir été présentée. La sagesse populaire n'avait pas prévu ce vilain traquenard ; il s'est fait remonter les bretelles car le conte n'était pas bon.

Il rumine dans son coin, il est acculé dans les cordes, le torchon brûle et la discorde a rompu la belle harmonie de façade. Il se retrouve sur le sable, étendu pour le compte. Tout hélas n'était qu'illusion : la fuite monotone et sans axe du temps. Une main de fer dirigeait la sarabande, les accords marchaient au pas et les histoires traînaient la patte. La Loire se meurt dans une scène :triste fin pour une rivière qui ne sera jamais de diamant.

Il déchante et si la chose peut paraître paradoxale, elle n'en reflète pas moins la triste vérité. À trop tirer sur les cordes vocales, son arc a lancé une flèche mortelle. C'est en plein chœur qu'elle a frappé et si l'orchestre bouge encore, ce sont des soubresauts de son agonie. La marche funèbre sonnera le glas des pitreries du bouffon. Le soufflé est retombé ; il ne reste plus que les braises incandescentes de son amertume.

Tout ne finit plus par des chansons ; c'est même le contraire. Avoir l'air est, semble-t-il, bien plus important et il bat la démesure de cette évidence. La rengaine est éculée ; le parolier se voit couper la chique : une chique en bois qui ne flottera plus à contre-courant des mesures qui ne sont plus à prendre. Le mélodiste manque d'air, la ligne est coupée et les abonnés absents. Le rideau tombe ; la caisse est vide et le filet se referme sur un drôle de poisson qui s'est mordu la queue.

Si la prose est énigmatique, c'est parce que le concert de louanges a cessé. Les critiques pleuvent, les sifflets montent d'une salle qui se vide. La mélodie disharmonique de ces derniers jours a déplu, elle a même cassé des oreilles qui refusaient de se faire tirer le portrait. Le tympan éclate et le pavillon se vide. La cire des cierges a obturé la raison ; il n'y a que du vent dans les tuyaux des grandes orgues …

Il reste à la remorque de ses rêves de tournée, de grandes aventures sur la route. Il filera vers d'autres destins ; il devra passer la main sur la touche sensible. Adieu vaux, val et flacons ; le vin est tiré et il est fort aigre. Le tonneau se vide, les tailleurs de douzils cesseront de boire à sa santé. Plus n'est besoin de rire à ses pitreries : elles ne devaient plus amuser les convives.

Ainsi, il n'est plus temps d'avoir des regrets. La note finale résonne encore ; elle est salée ce qui, sur la rivière, est mauvais signe : un cygne indien qui s'est pendu à une corde de chanvre. Le perroquet est vert de peur, la citrouille a une frousse bleue et le diable se rit de son ultime pirouette. Le pont est rompu, le chat pitre est clos ; l'eau ne fera que couler sous les décombres de ce joli rêve envolé. Le dernier mot ne lui reviendra pas. C'est toujours la touche qui restera finale.

Il a forcément tort de n'être qu'un prosateur farceur, un versificateur douteux, un conteur amateur et incertain. Il fallait connaître la chanson pour être l'égal des compagnons de la chanson et des princes du bandonéon. Il est contraint d'allumer ses signaux de détresse ; il a installé le triangle au milieu de la route pour avertir de sa mésaventure. Les projecteurs se braquent une dernière fois sur lui, il va quitter la piste après une sortie de doute. On va le ramasser à la petite cuillère canadienne.

Il tire son chapeau et vous offre une dernière conférence. Le disque a tourné sur lui même ; l'arrêt s'impose et la danse est achevée. L'heure est venue d'affronter le carême ; le temps des vaches maigres, pour une fois, n'arrive pas à contre temps. La fausse note est de mauvais ton ! Pour cet aveu il se fera taper sur des doigts qui ne savaient ni compter, ni demander leur dû ; ils ne sont pas assez crochus. Il a perdu le nord et il ne rentrera plus au port.

Dénotement sien.

Perdre le nord.

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