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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Annette, la Nivernaise

Coup de foudre devant le Bec

Annette, la Nivernaise

Il était une fois en bord de Loire du côté de Nevers, juste sur l'autre rive, celle qui donne sur le bec d' Allier, une belle jeune fille qui vaquait à son ouvrage. Vint à passer un marinier à pied qui, revenant de Nantes, s'en retournait à Roanne pour un nouveau voyage à bord d'une sapine. Victor était son prénom, « Le jeune coq ! » était le sobriquet qu'il avait hérité de ses compagnons toujours prompts à dépeindre les petits travers des uns et des autres.

 

Annette n'était pas fille comme les autres. Son père, Claude, était un homme redoutable, mauvais coucheur et d'humeur versatile. Partout à la ronde on craignait les colères de ce personnage lugubre sur lequel circulaient bien des légendes. Sa mère était bien vieille, si bien que des voisins, toujours prompts à médire, se demandaient par quel miracle cette femme avait pu donner naissance à une telle beauté. Cependant, la réputation des parents d'Annette était telle que nul ne s'aventurait à venir élucider ce mystère.

 

Annette, la pauvrette, pâtissait des bruits circulant à propos de ses parents. Pour charmante qu'elle fût, pas un garçon à marier du voisinage ne songeait à venir batifoler dans les parages. Les hommes ne sont pas aussi courageux qu'ils veulent bien le laisser supposer par leurs vantardises ! C'est ainsi qu'Annette craignait de coiffer sainte Catherine comme cela se pratiquait dans ce joli coin de Loire.

 

Victor avait marché depuis de longues heures. Il n'avait pas trouvé à se faire embaucher au halage ; il lui tardait de rentrer à Roanne pour embarquer de nouveau et aller sur l'eau. Marinier à pied, il trouvait la situation humiliante et bien lourd ce coffre de bois qu'il portait sur l'épaule et qui contenait tous ses effets. La vue au loin, sur le chemin des ânes, d'une jeune fille tout attentive à son ouvrage, lui redonna force et vigueur.

 

Annette, la Nivernaise

 

Victor ne savait rien de la réputation des parents de la demoiselle. Il ne voyait que ses yeux, le dessin de sa bouche, l'élégance de sa silhouette et la grâce de ses gestes. Il eut envie d'entamer la conversation avec cette inconnue. Le jeune coq avait trouvé une belle poulette qui lui faisait rougir la crête, n'eussent pas manqué de se moquer ses compagnons, s'ils avaient été présents.

 

Le destin, fort heureusement, l'avait laissé seul sur son chemin. Sans les niaiseries de ses camarades, il put se montrer à son avantage et attirer l'attention de la brodeuse. De fil en aiguille, évoquant tour à tour le temps qu'il faisait, la beauté de la rivière, les difficultés de la navigation depuis l'arrivée récente du chemin de fer, les nouvelles de la capitale et d'autres sornettes encore, la conversation prit des tournures plus intimes.

 

Annette posa son ouvrage, Victor son lourd coffre. Elle lui proposa de venir s'asseoir à côté d'elle ; ils échangèrent leurs prénoms, ils se plurent, sans se connaître pourtant . Victor confia ses espoirs et ses envies, Annette ses rêves et son désir de partir loin de là, en bord de mer et même, si c'était possible, au milieu de l'eau.

 

Victor sentait la fin prochaine de la marine de Loire ; l'idée de changer de destin avec cette jeune fille si agréable s'imposa à lui comme une évidence. Fini son sobriquet ridicule, abandonné ce métier qui vous transforme en vagabond la moitié du temps, oubliées, peut-être, sa misère et cette vie monotone. Annette voyait en ce garçon l'occasion de rompre le cordon, de partir loin de ses vieux parents qui n'avaient jamais montré beaucoup de tendresse à son égard.

 

En bien plus de regards que de mots, ils se comprirent, se plurent et enfin s'embrassèrent pour dire ainsi ce que leurs bouches séparément n'auraient jamais si bien exprimé. Ce fut un moment merveilleux, une fusion immédiate qui bouleverse l'existence, donne des ailes et repeint le monde en rose quand on en est l'acteur.

 

Il était clair qu'une passion folle couvait en ces instants. Tous deux avaient d'ailleurs compris l'évidence. Jean n'était pas inquiet ; personne ne l'attendait du côté de Roanne : le garçon était orphelin ; son père, boulanger, s'était retrouvé le nez dans la farine et sa mère avait préféré la compagnie d'un joli berger. Il n'avait ni biens ni attaches. Libre comme l'air, il pouvait suivre la nouvelle voie que semblait lui indiquer sa destinée.

 

Anne redoutait, quant à elle, la réaction de ses parents. Comment allaient-ils recevoir ce garçon qui allait sur les chemins ? Elle avait déjà entendu son père qui pensait pis que pendre des mariniers : ces gars qui traînaient sur les routes. Pour lui, ce n'était pas une profession d'avenir ; on parlait de ce train qui allait mettre au rancart ces sacrés lascars.

 

Alors qu'ils en étaient là de leurs interrogations et que les bouches continuaient de se mêler avec ferveur, le père fit une apparition fracassante. Cris, injures, menaces ; l'homme vitupérait ce chenapan qui « becoquait » sa fille, la prunelle de ses yeux. Il exigeait des excuses et le départ immédiat de ce traîneux d'grève.

 

Victor se dressa face à lui ; l'homme ne lui faisait pas peur : sa détermination soudaine se renforçait du désir de n'être pas ridicule face à celle que la destinée lui avait choisie. Sans préambule ni circonvolutions langagières, le garçon déclara sa flamme et son désir d'épouser la belle. Anne était tout aussi interloquée que ravie.

 

Le père fut brisé dans son élan belliqueux. Il se radoucit quelque peu, cogitant sans doute une parade à ce coup inattendu. Bien vite, ayant repris ses esprits, il déclara à ce garçon éhonté qu'il lui fallait d'abord remplir une épreuve pour démontrer à sa fille ses vertus. La demande pour surprenante qu'elle fût ne parut pas désarçonner le tout récent cavalier d'Anne.

 

Le père lui demanda alors d'aller quérir sur-le-champ trois œufs d'oie sauvage dans une île au milieu de la rivière, là où précisément se mêlent les eaux de la Loire et de l'Allier. Le garçon, porté par la force de sa passion, traversa sans coup férir le bras de rivière, pourtant profond en cet endroit, et se mit à la recherche de ce qui semblait impossible à trouver.

 

 

Annette, la Nivernaise

Quelques minutes plus tard, il revenait trempé et souriant. Il avait trouvé ce que le méchant bonhomme lui avait mandé. L'autre ne se démonta par pour si peu ; il grogna plus qu'il ne demanda que dans l'instant le marinier sépare le blanc du jaune sans la moindre trace de mélange. Il lui tendit deux saladiers qui justement étaient là et ne demandaient qu'à servir de réceptacles.

 

Victor était adroit : il avait souvent aidé son père dans le fournil. Il s'appliqua grandement à cette tâche délicate, craignant que les œufs ne fussent pas de première fraîcheur ou bien pire encore. Le miracle eut lieu et jamais on n'avait vu des œufs aussi frais que ceux-là. Alors l'homme tendit une fourchette au garçon et exigea de lui qu'il batte le blanc en neige et les jaunes en mousse onctueuse.

 

Il l'en croyait incapable et fut bien attrapé de voir qu'il réalisa parfaitement ces gestes dignes des meilleurs cuisiniers. Sa fille avait bien de la chance d'avoir trouvé un marinier qui sût faire autre chose de ses mains que des nœuds marins et des tours pendables. Mais le Claude ne voulait pas s'avouer vaincu. Il était maraîcher, il savait les légumes de saison ; il demanda à son postulant de gendre d'aller quérir des oignons sauvages afin de lui préparer une omelette onctueuse.

 

Annette, la Nivernaise

 

Victor savait les plantes : sa grand-mère l'avait initié à la science herboriste. Il partit à la recherche de ce que l'homme à convaincre pensait impossible à trouver en bord de Loire. Il en profita pour ramasser une épervière, cette fleur rare et sauvage, qu'il offrit à Annette à son retour avec cinq bulbes d'oignons sauvages.

 

Il se mit en cuisine, prépara une omelette comme nul n'en avait jusqu'alors mangé. Il dressa la table pour servir, le père, la mère et leur fille. Ceux-ci se régalèrent tant et si bien que tous les obstacles furent levés pour accorder ce que les deux jeunes gens désiraient tant. Victor Poulard épousa Anne Boutiaut que tous appelaient Annette.

 

Ils s'installèrent au Mont Saint-Michel où le couple ouvrit une auberge. La réputation de l'omelette de la mère Poulard fit la fortune de la maison. Qu'importe si c'est son Victor qui en fut le créateur. On ne fait pas d'omelettes sans casser quelques œufs et, pour épouser une belle oie blanche, un marinier était prêt à tous les prodiges et à accepter bien des concessions à la vérité.

 

Coquillement leur.

Annette, la Nivernaise

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