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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Faire la queue.

MBH 5

Étrange occupation.

En ce jour de presque fête nationale en Hongrie, le bon Saint Étienne est honoré comme il semble le mériter. Une procession, un feu d'artifice à tout casser, un jour férié, des chalets à gogo(s) sur la colline de Buda et de quoi nourrir tous les amateurs de ce qui peut se frire de mille et une manières. L'environnement olfactif ne diffère en rien des concentrations populaires de chez nous. Le mauvais goût tient bon la rampe de la mondialisation !

Le plus grand rassemblement humain semble être pour le parlement national, sublime monument en front de Danube, une merveille de grâce et d'équilibre, de finesse et de majesté. La foule se presse car pour l'occasion, le palais ouvre ses portes au bon peuple et aux touristes : il n'y a pas de raison de discriminer …

S'il faut mesurer la magnificence de l'endroit à la longueur de la queue des curieux, des patriotes, des collectionneurs de grands moments officiels, des furieux du cliché si peu unique, et de tous ceux qui font comme les autres parce qu'ils ont l'âme moutonnière, l'endroit est sans doute unique en son genre. Un long serpent de gens debout, piétinant inlassablement des heures durant pour quelques minutes de bonheur, zigzague sur l'immense parvis en un dessin fort curieux.

Les plus acharnés sont venus de très bonne heure pour être certains de faire partie des heureux élus ; on rentre au parlement par un suffrage, qu'importe sa nature ! Les autres font le pari insensé que leur tour viendra. Ils passeront la journée à progresser de quelques centimètres à la minute.

La vue de cette foule docile et presque immobile me laisse interrogatif. De quel marbre sont-ils faits, ces gens? Non seulement, ils semblent tous échapper à cette terrible envie insidieuse qui me prend systématiquement lorsque j'aborde une foule mais ils n'ont d'autre besoin à satisfaire que celui de se rincer l'œil quelques secondes. Heureux ceux qui savent abolir leur pauvre humanité et qui n'auront, durant cette journée de fête, aucun besoin naturel à exprimer !

Ils sont tous focalisés sur ce mouvement infinitésimal qui va occuper leur journée. Les uns lisent, les autres pianotent tandis que certains trouvent toujours quelque chose à se dire. À tour de rôle, ils surveillent devant eux si quelques resquilleurs ne chercheraient pas à les gruger ; la foule se serre les coudes pour repousser les gredins de cette espèce.

Quelques personnes âgées s'imposent cet exercice ; j'admire leur volonté devant une telle épreuve. Je m'indigne par contre d'y voir des bébés qui n'ont rien demandé, les malheureux, contraints de suivre dans l'aventure des parents au manque patent d'à-propos. La dignité domine dans l'exercice ; ces gens savaient à quoi s'en tenir en décidant de consacrer leur jour de repos à cette redoutable expédition.

Quelques militaires en treillis sont présents pour montrer que tout cela est parfaitement sous contrôle. Je ne sais pourquoi mais je ne peux m'empêcher de penser à la foule massée en octobre 1956 en ce lieu et sur laquelle d'autres militaires, portant un uniforme différent, avaient fait feu sans ménagement ni même le moindre scrupule. Autre temps, fort heureusement, autres mœurs, la seule motivation contemporaine semble de faire des clichés.

Sommes-nous réduits à n'être plus que des moutons, suivant docilement les flèches et les consignes, les recommandations et les rendez-vous fixés par les autorités ? N'avons-nous plus aucune révolte dans les cœurs, aucun slogan à brandir à la face de ces symboles de pouvoir qui ne sont pas aptes à faire le monde plus beau, bien au contraire ?

Ici ou bien ailleurs, les moutons se pressent dociles ; ils font la queue, obéissent au doigt et à l'œil et se prosternent devant les représentants de ceux qui les trompent et les grugent à longueur de promesses fictives et d'impuissance chronique. Je préfère fuir cette masse inerte, cette foule figée dans ces représentations. Je ne suis pas à ma place dans ces rassemblements : ils me mettent en rage.

Je retrouve mon clavier pour exprimer cette colère qui me submerge. Je sais qu'on me reprochera mon incapacité à respecter les grands rendez-vous de la liesse sur commande ;c'est sans doute ma misanthropie et je vous prie de m'en excuser. Allez faire la queue où bon vous semble ; c'est vous qui êtes dans le vrai puisque vous êtes les plus nombreux.

Solitairement mien.

Faire la queue.

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