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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le grand podium

Monsieur Décibel vous salue bien.

Une grande chaîne de télévision fait sa tournée des plages. Il faut se montrer quand on n'a rien à dire, occuper le terrain de la médiocrité et de la facilité afin de conserver la première place auprès des cœurs de cible. Rien de tel pour satisfaire le petit peuple des oisifs vautré sur quelques centimètres carrés devant l'océan et ses vagues incomparables. Le temps de la merveilleuse et indispensable animation, la populace se tiendra debout, se pressera devant la scène et supportera les assauts de vulgarité d'un animateur-maison.

Certains ne veulent rien manquer de la débauche de lumière et de musique. Ils se sont installés plus de cinq heures avant le coup d'envoi sur le devant de la piste : cette fosse aux lions qui dévorent joyeusement les martyrs médiatiques. Ils seront aux premières loges pour admirer benoîtement des artistes qui se contorsionnent aux rythmes débridés de la musique à la mode. Car voyez-vous, c'est la chaîne qui décrète ce qui aura du succès ou non ; le public n'a qu'à suivre ses prescriptions, habitué qu'il est, désormais, à penser comme on le lui commande sur les ondes.

Le matériel est à la hauteur de la notoriété de la maison. Il ne faut pas lésiner sur tout ce qui atteste de la crédibilité de cette machine à décerveler la populace. Spots, stroboscope, écrans géants, rayon laser ; il s'agit d'en mettre plein les yeux à ceux qui, habituellement, quand ils ne sont pas en vacances, sont rivés devant leur petit écran qui d'ailleurs devient de plus en plus grand dans ces foyers où l'on déifie l'étrange lucarne. Il faut admettre que les congés ne permettent même plus de rompre avec l'écran : téléphones et tablettes assurant une douce continuité, le maintien de la nécessaire dose de fadaises en tous genres.

Le son, ici, n'est pas que pour les ânes, quoique … Il y a de quoi faire trembler toute la petite cité balnéaire. Des rampes de hauts-parleurs plus hautes que les immeubles de front de mer, la part belle aux caissons de basse, le plus fabuleux instrument du conditionnement des masses que des esprits pervers aient inventé … la nuit sera tapageuse et tant pis pour ceux qui pensent encore que les vacances sont destinées à se reposer.

Ce soir, c'est la dictature de la jeunesse qui s'éclate, des rombières qui se trémoussent, des berlauds qui s'extasient, des adolescents qui rêvent d'être à la place des vedettes. C'est une machine à illusions qui a besoin de décibels et de paillettes pour prendre au piège les gogos du coin. Et ça marche au-delà de leur espérance : une foule immense se pressera pour perdre le peu de capacité auditive qui lui reste encore …

La sono crache sa puissance à plein régime sans se soucier des règles légales en ce domaine : la grande chaîne est au-dessus de ces misérables contingences et personne ne viendra lui chercher des bouchons dans les oreilles. Partout où passent ces tonitruants, ils sont en territoire conquis, ils font la pluie et le beau temps tout comme les présidents, préparent le suivant, façonnent l'opinion publique ; alors qui oserait les verbaliser ou simplement se plaindre de leur incroyable tintamarre ?

D'ailleurs, la multitude est heureuse, elle braille, elle vocifère à l'invitation d'un animateur, chauffeur de plèbe. Ce sont des hurlements éructés de milliers de gorges qui répondent fidèlement aux injonctions du chef de meute. C'est inquiétant, c'est hallucinant, c'est totalement délirant ! Il n'y a plus rien qui puisse permettre à ces gens de raisonner ; ils s'amusent, nous dira-t-on, quand je vois les prémices d'un embrigadement désastreux. La vulgarité de la scène semble échapper à ce peuple en transe. Pauvre nation qui a perdu son intelligence collective !

J'entends tout cela à distance ; ce spectacle ne sera jamais mien. Je frémis au pouvoir de cette machine à façonner la pensée unique, à vider les cerveaux, à préparer l'avènement d'un prochain dictateur. Tout est prêt pour favoriser le projet de ses commanditaires. Les techniques sont au point : elles ont tiré les enseignements des grandes entreprises totalitaires du passé. Le libéralisme peut dormir sur ses deux oreilles, les moutons seront tondus et rendus sourds.

Je pensais être seul à penser cela : la nuit avait été affreusement bruyante, même loin de la célébration païenne. Mais voici qu' un jeune homme se plaint, lui aussi, du cirque, qui l'a empêché de dormir. Il affirme à ses amis que ce bruit a dépassé toute mesure, qu'il n'a jamais entendu spectacle aussi invasif, débile et dévastateur pour la quiétude du travailleur saisonnier. « Si j'avais eu un fusil, j'aurais tiré dans leur maudite sono ! » C'est son cri du cœur, le triste constat d'une manifestation qui dépasse toutes les limites. Nous vivons une époque moderne !

Totalitairement leur.

Le grand podium

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