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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La Coulobre de Dordogne

Le saut de la Gratusse.

Si aujourd'hui la Dordogne a subi la loi des hommes qui ont dressé des barrages et des lacs sur son cours pour la dompter un peu, autrefois elle était comme notre Loire, rivière fougueuse et impétueuse. Remarquez ici que les gens de langue d'oc n'allèrent jamais jusqu'à la qualifier de capricieuse : ce qui démontre leur sagesse et leur connaissance des flots. Il était un lieu où les naufrages succédaient aux naufrages, où les couraux finissaient leur vie au fond de l'eau.

Bien vite les hommes aiment à écrire des histoires pour parer de mystère ce qui échappe à leur contrôle ; le saut de la Gratusse n'échappe pas à la règle. Nous sommes en amont de Bergerac, tout près de Lalinde, un petit village gabarier d'alors. Le décor est planté ; nous pouvons céder la place aux raconteux, ils sont plus à même de vous plonger dans les entrailles de la rivière …

Il était une fois un passage redoutable, deux difficultés de navigation qui mettaient en danger les gabariers de l'époque. La Dordogne avait des variations de cote de 15 mètres d'amplitude, si la dompter était impossible, y naviguer était en ce lieu une épreuve redoutable que bien des marins payèrent de leur vie. Les esprits cartésiens- il en est toujours qui ont besoin d'explications tangibles-vous parleront de marches géologiques qui provoquaient ici un courant d'une extrême violence, plus rapide qu'un cheval au galop sur quelques dizaines de mètres.

Plus loin, ce sont les pesqueyroux qui étaient montrés du doigt : ces pieux de bois plantés par les pêcheurs pour amarrer leurs filets de barrage afin de prendre au piège les saumons.

De tous temps, entre les pêcheurs et les gabariers, les relations furent orageuses ; les seconds reprochant aux premiers de les mettre en danger et d'entraver la navigation : cette activité cruciale pour le commerce et la richesse locale. Les premiers rétorquaient qu'ils prenaient leur part dans la prospérité de l'économie tout comme les meuniers d'eau qui, eux non plus, n'étaient guère en odeur de sainteté avec ceux qui allaient sur l'eau. Il est tout aussi difficile de démêler les filets que les sources de ces querelles traditionnelles. Pour les apaiser, rien ne vaut une histoire à dormir debout !

Sur les rives boisées, se dressait une colline qui abritait une grotte : le repaire idéal pour nourrir toutes les craintes et les plus invraisemblables fantaisies. Hérité des traditions celtes, le serpent ou bien le dragon monstrueux est une valeur sûre pour les Bonimenteurs de l'époque. Je ne leur jetterai pas la pierre : nous avons le même fond de commerce et bien commodes sont les explications oiseuses : elles ne supportent aucune contradiction !

Ici, la bête monstrueuse se faisait appeler pour les uns « Coulobre », la couleuvre en occitan et pour d'autres qui avaient besoin d'un nom plus redoutable encore, « Gratusse » dont la consonance ne laisse pas place à la douceur. Qu'importe sa désignation ; notre bête sortait de l'eau d'un magistral coup de queue, s'enroulait autour des bateaux qui étaient pris à son piège et entraînait par le fond hommes et marchandises.

Pour ne pas faire de jaloux parmi ceux qui restent à terre, le monstre prenait dans ses pattes griffues des lavandières battant le linge ou des bergères faisant paître un troupeau au bord de la rivière et les dévorait de sa gueule immense et hideuse. L'effroi et la désolation parcouraient le pays, inquiétant les mères, traumatisant les plus crédules. Il n'était plus qu'à espérer un miracle, une intervention divine ou bien un exploit homérique pour venir à bout de ce démon.

Heureusement, il y a toujours un héros des temps anciens qui surgit des mémoires pour venir à la rescousse des malheureux. Telle la cavalerie survenant au moment opportun, c'est un personnage mythique du vieil héritage celte qui refit surface, si je peux m'exprimer ainsi. Le susdit Front, armé d'une épée et d'un courage à toute épreuve vint, comme il se doit, affronter en combat singulier la bête immonde dans sa tanière.

La bataille fut gigantesque, il n'y a pas lieu d'en douter. Le dragon est un adversaire redoutable, doté d'une énergie inépuisable. Les jeunes de notre époque, avec leur langage si imagé, dirait de lui qu'il crache le feu. Mais Front n'était pas homme à se laisser influencer par de tels expédients : le crachat de la bête ne refroidissait pas son ardeur.

Les actualités de l'époque n'étaient pas aussi performantes que les nôtres : nulle image ne nous est parvenue de ce duel à mort. Comme il fallait un vainqueur, c'est Front qui fut choisi par le tribunal de l'histoire ou le jugement de Dieu. D'un coup décisif, suite à une feinte qui longtemps fut désignée sous le nom de la Botte de Front, la tête de la Gratusse roula au pied du futur héros. Le pays était débarrassé de sa menace : la Dordogne demeurait cependant particulièrement dangereuse en cet endroit.

Pour édifier le bon peuple et lui rappeler les conseils de prudence les plus élémentaires concernant les dangers de l'eau, Front jeta la tête tranchée du monstre dans la Dordogne, provoquant dans l'instant une crue gigantesque. Ainsi, chacun pouvait se rendre compte que sur l'eau, un danger peut en cacher un autre et qu'il est prudent de toujours rester sur ses gardes.

La pédagogie ne suffit pas : le bon peuple a besoin d'une bonne dose de mysticisme pour bien comprendre la leçon. Front fut fait évêque de Périgueux ; on lui édifia une cathédrale et le prélat accéda à la sainteté. Nous sommes en une période où il n'est pas besoin d'attester de son existence pour bénéficier d'une réputation céleste. Pour enfoncer le clou, selon l'expression préféré de notre seigneur Jésus Christ, les fidèles bâtirent une chapelle sur les lieux supposés du miracle à la gloire du bon saint.

À partir de là, chaque fois qu'une naute passait en l'endroit, les gabariers mettaient un genou à terre et se signaient dévotement, réclamant la protection de Saint Front pour le reste de leur voyage. Naturellement, si rien ne leur arrivait durant ces instants de peu de vigilance où nul marin n'était à la manœuvre, on peut espérer que la chance était de leur côté et que la suite se passerait au mieux.

L'homme moderne, beaucoup moins sensible que ses devanciers aux garanties du Ciel, entreprit de bâtir en cette passe délicate un canal, quand un autre monstre crachant le feu fit son apparition. Le cheval de feu, le train à vapeur allait en Dordogne, comme sur la Loire, mettre à mort la batellerie. Quand le canal serait achevé, il n'y aurait plus de bateaux pour l'emprunter. Front n'était pas mécontent de cette espièglerie de l'Histoire : voilà ce qui arrive aux hommes de peu de foi.

Depuis, bien de l'eau a coulé sous les ponts de Périgueux et d'ailleurs ;qu'il soit Coulobre ou bien Gratusse, notre dragon ne surgit plus pour tourmenter les nouveaux utilisateurs de la Dordogne, ces milliers de touristes en canoë ou bien en kayak qui, chaque été, sont des milliers à admirer la beauté de la rivière. Pour leur rappeler qu'il faut préserver les rives, « Epidor » l'organisme public chargé de la préservation de la rivière a choisi le dragon comme emblème de sa communication.

Quant à moi qui n'ai jamais cru aux dragons, qu'ils fussent de Loire ou bien de Dordogne, j'ai pris la fâcheuse habitude d'apercevoir d'étranges éléphants roses à chaque fois qu'il me vient l'envie de raconter une histoire. J'intercède auprès de saint Front afin de relever la tête en ces circonstances navrantes.

Dordognement sien

 La Coulobre de Dordogne

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