Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La naissance de la Gironde.

Spécial Festival de toutes les rivières

Le sillon magnifique.

La naissance de la Gironde.

Il était un fermier, Harpagon, quelque part entre Garonne et Dordogne, qui était connu pour être le plus pingre de la région. Quand arrivait la foire à la louée pour trouver du personnel pendant les travaux des moissons, le salaire que l'homme proposait était toujours si misérable que nul ouvrier agricole n'acceptait jamais ses conditions odieuses. Il se murmurait aussi que non seulement il était avare envers autrui, mais qu'en plus, il était si près de ses sous qu'il se satisfaisait lui-même d'une pitance tout juste bonne pour les cochons.

 

Le temps de la moisson venu, le grippe-sous se retrouvait inévitablement sans personne pour l'aider à sa tâche. Nul dans le voisinage ne s'étonnait de la chose, chacun connaissant le travers de ce terrible personnage, flanqué, qui plus est, d'un caractère épouvantable, vous en conviendrez aisément.

 

Tous avaient coupé le blé et rentré les gerbes, seuls les champs de notre fermier étaient encore debout. L'homme ne pouvait à lui seul satisfaire à tous les travaux de sa ferme mais sa pingrerie rebutante n'incitait personne à lui donner un coup de main : c'était à lui de se débrouiller seul pour ne pas perdre ses grains.

 

Mais voilà que le ciel devenait menaçant, que l'orage n'allait pas tarder à venir porter son lot de désolation sur les cultures : les rares blés encore dressés et les vignes dont les raisins ne demandaient qu'à mûrir encore un peu. Fort heureusement le vilain fermier n'avait pas de vignes ; il se disait derrière son dos que c'était une chance : il aurait produit assurément du vinaigre !

 

Il n'était pourtant plus temps de se lamenter, il lui fallait s'échiner pour sauver ce qui pouvait l'être encore, seul et sous les quolibets de tous ceux qui n'agissaient pas comme lui, rétribuant les journaliers et les employés à leur juste valeur. Harpagon, pressé par la menace de pluie, payait donc le juste prix de son comportement par la seule monnaie qu'il acceptait de verser : sa sueur.

 

La tâche s'annonçait immense : ses terres étaient vastes, délimitées de part et d'autre par les deux rivières qui s'en allaient toutes deux vers l'Océan et qui, en cet endroit, étaient si proches que d'un jet de caillou il eût été possible d'aller d'une rive de l'une à la rive opposée de l'autre. C'est sans doute cette sourde menace qui avait rendu Harpagon si avare ; il pressentait que la colère des eaux pouvait à tout moment réduire à néant sa récolte !

 

Mais, cette fois, c'est du ciel que venait la menace : des nuages noirs, le vol des hirondelles et cette électricité dans l'air, tous ces signes annonçaient l'orage. Harpagon travailla sans relâche, taillant avec sa faux, empilant les meules, rentrant celles-ci d'un tour de charrette avant que de refaire seul ce cycle qui habituellement se fait en équipe.

 

La nuit tombait quand un groupe de gabarriers de la Haute-Dordogne qui avaient vendu et, leur chargement de merrain- ce bois de chêne qui permettait aux Bordelais de faire des tonneaux-et, leur bateau qui était déchiré et proposé en bois de chauffage, s'approcha de notre homme. Ils avaient décidé, les bougres, désormais à pied, malgré les deux semaines de marche nécessaires pour refaire les 350 kilomètres qui les séparaient de leur logis, de faire un crochet jusqu'à l'Océan. Un caprice né sans doute d'une soirée trop arrosée …

 

En s'en retournant chez eux , ils réclamèrent le gîte à Harpagon. Fort heureusement, ils avaient tant bu qu'ils ne lui demandèrent pas le couvert, évitant ainsi un terrible refus. Le fermier leur consentit la nuit en échange d'un solide coup de main le lendemain pour rentrer la moisson. Les gabarriers ne sont pas à un effort près ; ils promirent et allèrent dormir comme des sonneurs.

 

Harpagon décida de passer la nuit à faucher, comptant sur sa main-d'œuvre gratuite pour faire les bottes au petit matin et les rentrer avant la pluie. Il s'échina comme un forcené et dès le premier chant du coq, tout le blé était couché. Il attendait impatiemment ses visiteurs d'un soir, se demandant la raison de leur retard ; trop affairé, il n'avait pas entendu les ronflements qui venaient de sa grange. À n'en point douter, les excès n'étaient pas tous évacués et les mariniers d'eau douce baignaient encore dans les relents de vin.

 

Harpagon, n'y tenant plus, alla réveiller cette mauvaise troupe bien après l'angélus du matin. Il dut se démener, faire grand tapage pour sortir de leur torpeur les hommes, hirsutes et fort mal embouchés. La promesse de la veille avait disparu dans les vapeurs de l'alcool et l'amnésie d'une nuit à poings fermés. Bien vite le ton monta entre les gabarriers et notre fermier ; il se dit même qu'ils en vinrent aux mains.

 

« Bande de fainéants et d'ivrognes, hurla Harpagon, hors de lui, vous êtes des incapables, des propres à rien comme tous ceux de votre espèce. Vous pouvez bien me montrer vos bonnes manières lorsque vous êtes sur vos bateaux ! Seigneurs vous n'êtes certainement pas, mais vilains, ça pour sûr, c'est tout ce que vous valez ! »

 

La tirade du fermier eut le mérite de réveiller pleinement les mariniers. Puisque ce mal embouché les traitaient de fainéants, ils allaient lui montrer de quel bois ils se chauffaient. Empoignant des bêches et pioches qui traînaient dans la grange, ils se ruèrent au-dehors et se mirent en demeure de réaliser un vieux rêve des marins des deux rivières …

 

Ils creusèrent une tranchée profonde qui alla de la Dordogne jusqu'à la Garonne, sous les vociférations du fermier hurlant que cette fantaisie allait le ruiner et emporter ses terres. Il ne serait rien arrivé de fâcheux si le ciel n'avait pris le parti des marins. Les nuages menaçants depuis la veille se déchirèrent pour laisser passer des trombes d'eau. Jamais de mémoire de Périgourdins, on n' avait vu pareil déferlement du ciel.

 

L'eau s'engouffra dans la tranchée ; le torrent devint si furieux qu'il l'élargissait à vue d'œil. En moins de temps qu'il n'en fallut pour écrire ce récit, la tranchée devint canal, le canal se fit lac, le lac se perdit entre Dordogne et Garonne. Les deux rivières ne faisaient plus qu'une en un immense sillon qui devint une sorte de bras de mer et creusa une nouvelle route pour rejoindre l'Océan.

 

Il se trouve que la nature avait choisi son heure : dans le même instant où la nouvelle rivière parvint jusqu'à la mer, elle fut accueillie par un mascaret gigantesque, une vague dévastatrice qui remonta loin dans les terres à la vitesse de 18 km/h. La ferme d'Harpagon ne résista pas à ce double engloutissement  : ce que d'ailleurs personne ne déplora dans le pays.

 

Il y avait donc eu formation d'un estuaire : un bras large qui réunit Dordogne et Garonne pour leur ultime trajet vers l'Océan. Dans le pays on le baptisa Gironde et, pour expliquer son origine autrement que par la vérité sordide que je viens de vous livrer, on convoqua la magie : un pèlerin mystérieux, une faux et une enclume pour justifier de sa naissance.

 

Je ne sais dans cette histoire qui avait trop bu : nos gabarriers irascibles ou les créateurs de la légende ? Mais ceci est une question qui restera à jamais sans réponse. Il est prudent parfois de mettre de l'eau dans son vin :c'est la seule leçon qu'il faut retenir de cette aventure. Quant à ceux qui se hasarderaient à pousser le bouchon trop loin, ils s'exposent toujours à la colère des gens qui vont sur l'eau ; c'est la leçon la plus utile qui soit en cette période de festival de Loire.

 

Estuairement vôtre.

La naissance de la Gironde.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article