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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le poids d'une image.

Ou bien est-ce celui de notre voyeurisme ?

Une image choc, une image terrible, une image indécente fait le tour de la planète. Un seul cliché semblerait être capable de soulever bien plus d'émotion que la triste réalité qui accable tous ces malheureux depuis tant d'années. Pourtant, auparavant il y avait moyen de savoir. Des auteurs ont publié des romans comme le sublime Eldorado de Laurent Gaudé, des articles n'ont cessé de tenter d'éveiller les consciences, des reportages ont évoqué cette terrible situation et même votre serviteur a écrit une chanson ; et tout cela dans l'indifférence générale.

Savoir, ce n'est plus le problème ; chacun peut tout savoir, ou presque, de ce qui se trame d'infâme dans notre univers. Mais une fois encore, gavés d'informations les braves gens diront qu'ils ne savaient pas : la formule rituelle de ceux qui se donnent bonne conscience en se lavant les mains. Ne pas vouloir savoir est, semble-t-il, le propre de l'humain. C'est si commode de jouer ce registre de l'ignorance …

Soudain un cliché, le temps d'une journée, d'une semaine peut-être tout au plus, va provoquer un frisson général, une vague d'indignation et de compassion, un mouvement d'opinion diront des experts des mass-médias : ceux-là même qui ont toujours quelque chose à dire, loin de l'essentiel. Car pour moi, l'insupportable n'est pas dans ce cliché que je me refuse de regarder et auquel, malgré moi, je n'ai pu échapper, mais dans le mouvement planétaire que cette abomination a suscité.

Cette société a besoin de voir pour réagir. Les avertissements, les faits, les données objectives ne servent à rien : nos contemporains ont besoin de frémir au sensationnel, au fétide, au sordide. Et là, ils sont gâtés, ils jubilent, ils se refilent le cliché, le partage ; comme si on pouvait découper en tranches ce pauvre gosse, victime de l'incurie des sociétés occidentales. Pire même, à tour de doigts, les abrutis et les compassionnels cliquent sur « j'aime » afin d'afficher leur empathie sans mesurer vraiment le sens de ce geste scandaleux.

Aiment-ils le sort réservé à ce gamin ? Aiment-ils le spectacle de la misère, de la souffrance, de la mort ? Aiment-ils leur silence depuis si longtemps ? Aiment-ils la responsabilité collective de nos nations ? Aiment-ils l'horreur et l'abjection, leur comportement de charognard et leur bonté d'âme dans le même mouvement ?

Car c'est ça qu'ils aiment enfin : leur capacité à tous de s'émouvoir au signal donné, parce qu'une image est plus hurlante de vérité, plus saisissante d'effroi, plus abjecte que les autres. Et ils s'en délectent en se la refilant comme on se passe une photographie de vacances le temps d'une vague universelle de compassion. Puis le soufflé retombera, l'amnésie fera son œuvre et tout reprendra son cours tandis que l'horreur continuera en Méditerranée.

Je trouve tout aussi monstrueuses l'indifférence d'hier et la curée d'empathie du jour. Ça me dérange, ça m'insupporte ce regard porté sur l'image, cette indignation bien commode quand la rétine est impressionnée ! C'est le cœur qui devrait être touché et lui, je peux vous l'assurer, n'a pas besoin d'images pour se mettre en branle. Il a besoin de convictions, de certitudes ou bien d'interrogations, de questions qui se posent et d'une réflexion profonde.

Nous avons tout le contraire aujourd'hui. Nous sommes à la surface des choses, à cette malheureuse victime couchée sur le sable, à ce gamin bien trop jeune pour terminer sa course sur le sable fin d'une plage. Et pour vomir davantage, il y a tous ces gens qui le filment, le photographient pour que la vague émotionnelle submerge les médias du monde entier.

Après, nous savons tous que le soufflé retombera, que le prochain cliché sera celui d'une vedette du ballon rond ou bien des paillettes, qu'il n'y aura aucune analyse sérieuse, que la polémique sera ouverte par des politiciens qui prendront des postures en fonction de stratégies électoralistes et jamais en fonction de leur intime conviction.

Pire encore, il va y avoir des micro-trottoirs : cette défécation du journalisme, pour interroger des quidams qui diront des horreurs et tiendront les propos les plus abjects qui soient sans que personne ne leur enjoigne de se taire au nom de la simple dignité humaine ; car maintenant tout peut se dire, tout fait opinion, y compris le racisme, l'égoïsme et la plus effroyable connerie. On ne doit pas s'étonner : à vivre ainsi de manière si directe, si instantanément branché sur les faits, plus personne n'est en mesure de prendre du recul, de poser des principes et de réfléchir un tant soit peu à ce qu'il convient de montrer, de dire, de penser.

Non, je ne regarderai pas cette photographie et je ne la commenterai pas. Elle sort du cadre de ce que peut montrer un journaliste, de ce que doit regarder un individu responsable, de ce que doit afficher un organe de presse. Il y a le respect de ce gamin, il y a une exigence de dignité, il y a la nécessité de sortir du particulier pour oser aborder le général et le complexe. Rien de tout ça n'est fait ici et je crains que ça arrange tout le monde.

Honteusement leur.

Le poids d'une image.

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kakashisensei 05/09/2015 16:45

Laure,

L'homme en produit bien des larmes virtuelles, c'est le miracle d'internet...

Mais l'être humain, c'est un vicelard... Peut-être davantage qu'il s'en vante... Dieu créa la Terre, sa faune et sa flore... Et bordel de dieu, Satan créa l'homme pour l'emmerder un peu le bon Dieu ! Lumière et ténèbre ! Ténébreuses bougies et étoiles pâlottes dans l'obscurité de la nuit ! La voilà la vérité dissimulée du soleil ! La voilà la bible de l'humanité !
Aussi, il existe une diaspora d' êtres merveilleux... Ça et là... Mais bien trop peu pour que ça résonne juste dans toute cette cacophonie d'humanistes ! L'amour c'est comme les odeurs, on peut en reconnaître un nombre limité ... Y'a peut-être des nez plus raffinée que d'autres... Mais vouloir aimer l'humanité entière ! Pardieu ! Quelle connerie ! Quel faux-culisme !


La vérité n'a jamais les attraits d'une princesse...

kakashisensei 05/09/2015 16:45

Laure,

L'homme en produit bien des larmes virtuelles, c'est le miracle d'internet...

Mais l'être humain, c'est un vicelard... Peut-être davantage qu'il s'en vante... Dieu créa la Terre, sa faune et sa flore... Et bordel de dieu, Satan créa l'homme pour l'emmerder un peu le bon Dieu ! Lumière et ténèbre ! Ténébreuses bougies et étoiles pâlottes dans l'obscurité de la nuit ! La voilà la vérité dissimulée du soleil ! La voilà la bible de l'humanité !
Aussi, il existe une diaspora d' êtres merveilleux... Ça et là... Mais bien trop peu pour que ça résonne juste dans toute cette cacophonie d'humanistes ! L'amour c'est comme les odeurs, on peut en reconnaître un nombre limité ... Y'a peut-être des nez plus raffinée que d'autres... Mais vouloir aimer l'humanité entière ! Pardieu ! Quelle connerie ! Quel faux-culisme !


La vérité n'a jamais les attraits d'une princesse...

Laure 05/09/2015 17:06

Ce n'est pas , cher Kakashiensei, parce que l'on dit sur le net que l'on pleure qu'il s'agit de larmes virtuelles . Ces larmes bien réelles, qui ne sont pas nées sous le coup d'une émotion subite mais parce que l'on se sent concerné par tout ce qui est humain , "Homo sum etc..." n'enlèvent pas la lucidité et l'esprit critique .L'être humain est le fruit du hasard et le hasard fait mal les choses très souvent .Cependant , lorsque l'on jouit d'un certain bonheur individuel ,-fruit du hasard et d'une certaine volonté- on voudrait que tous les être jouissent des mêmes privilèges et l'on souffre si tel n'est pas le cas .on essaie d'aider et de soulager dans la mesure de ses pauvres moyens sans s'obstiner toutefois car notre énergie est limitée .Je ne sais pas si c'est de l'humanisme, peut-être est-ce la seule manière d'être en accord avec soi-même : un être humain digne de ce nom .

Laure 05/09/2015 14:50

« Les photographies produisent un choc dans la mesure où elles montrent du jamais vu. Malheureusement, la barre ne cesse d'être relevée, en partie à cause de la prolifération même de ces images de l'horreur. »

« Le sentiment d'être à l'abri des calamités stimule l'intérêt pour les images douloureuses, dont le spectacle suscite et renforce le sentiment qu'on est à l'abri. »

« Souffrir est une chose; vivre avec les photographies de la souffrance en est une autre, et cela ne renforce pas nécessairement la conscience ni la capacité de compassion. Cela peut aussi les corrompre. La première image de cette espèce que l'on voit ouvre la route à d'autres images, et encore à d'autres. Les images paralysent. Les images anesthésient. Un événement connu par des photographies acquiert un surcroît de réalité qu'il n'aurait pas eu sans elles. (…) Mais aussi, après que ces images ont été imposées à notre vue de façon répétée, il perd de sa réalité. »

Susan Sontag, Sur la photographie.
Pour ceux qui n'ont jamais perdu leur capacité d'empathie : ces images d'horreur ne peuvent la renforcer .Cet enfants est le nôtre , toutes ces victimes pourraient être nos proches ou bien nous qui nous croyons à l'abri .Les catastrophes naturelles, nous avons pu les éviter peu ou prou (quoique) mais celles que des humains aux intérêts divers et sordides ont fait naître , nous sommes incapables de les maîtriser . Et c'est toujours l'horreur , la guerre , la famine , la désolation .
Sentiment d'impuissance absolue , larmes amères jamais taries .

kakashi 05/09/2015 12:54

Alea Jacta est,

Votre propos est exactement ce que Nabum critique dans son texte.

Et moi, je rajouterais ceci : prendre conscience de quoi exactement ? J'aimerais bien que vous ou Nabum m'expliquiez les aboutissements de votre conscience ? Avez-vous fait un don pour la soulager un peu vôtre conscience ? Allez-vous héberger chez vous une aimable famille de syriens ? (à noter que les autres réfugiés n'ont pas cette chance... T'es soudanais, tu l'as dans l'os !)... Vous allez prendre contact avec un camps? Travailler votre sociabilité, discutez, prendre conscience de l'insalubrité ambiante, du parcours chaotique des familles, en faire un état d'âme existentiel, une cause nationale? Faudrait accueillir des millions et des millions de gens persécutés en France, en Europe, conclurez-vous ? Basta l'intégration, l'assimilation, l'emploi, le logement, la préférence nationale ? Rassurez-vous c'est déjà fait... Alors, elle se situe où la belle et bonne conscience culpabilisante, cette humanité au dessus des peuples européens, puisqu'elle nous gouverne ? C'est en son nom que les américains agissent, et c'est en son nom que les valets européens obéissent. Alors, je vous en conjure, expliquez moi, je ne suis qu'un médiocre ne comprenant rien : qu'est-ce que la conscience ? Soutenir le régime de Bachar... Se rabibocher avec Vladimir... Envoyer chier Israël et le bienveillant Maître et allié américain ... Restez sur nos positions actuelles et géopolitiques et dire un beau jour adieu à notre culture et civilisation européenne ? Qu'il est beau cet universalisme à sens unique... Anglais... qui pousse l'occident à vouloir dominer le monde tout en se détruisant culturellement et humainement de l'intérieur...

ALEA JACTA EST 05/09/2015 14:06

@kakashi
Tout d' abord c' est bien parce que je suis conscient de mon parfait désaccord avec Nabum que je lui réponds.C' est bien le sens de mon commentaire.Quant à ma prise de conscience, en quoi consiste t' elle ? Il y a des faits qui heurtent une échelle de valeurs morales que je me suis forgée tout au long d' une vie.Certaines de ces valeurs sont universelles( par exemple le respect de la vie) mais pas toutes......quelle sont mes conclusions ? Disons que je prétends pas avoir de solution aux problèmes graves dont je suis témoin...non...mais je garde ma capacité d' indignation intacte.J' essaie de ne pas être ni blasé, ni cynique, ni défaitiste...j' essaie de garder confiance en l' homme mais je reconnais que cette tâche devient de plus en plus difficile et ardue.Enfin , kakashi, je suis prèt parfois( mais pas toujours) à payer de ma personne et à m' impliquer personnellement et de manière très concrète ( tout en restant très modeste sur ma capacité réelle à changer les choses...je ne me fais aucune illusion sur ma petite éternité).
Bonne journée

kakashi 05/09/2015 12:06

Bon retour de vacances à vous mon ami,

Votre point de vue épouse un manichéisme des plus absurdes entre le " moi, je... " que vous considérez tout entier d'une conscience humaine supérieure à la moyenne. En effet, à vous lire, il y a vous, les gens qui pensent comme vous, et le reste de vos concitoyens, moyens s'ils en sont ou bien carrément médiocres d'indifférence, d'hypocrites compassions grégaires; ou encore vous ne lésinez pas sur les moyens en martelant ce mot, non sans une goutte de plaisir obscène : Le racisme... nous y voilà !

D'après des sondages la plus grande majorité des français se montrent hostiles à l'accueil massé des migrants sur notre territoire. La simple question " pourquoi " et " comment " en sommes nous arrivés là est judicieusement écartée. C'est tout un paradigme organisé de lavage des bulbes et des consciences concernant le multiculturalisme et le vivre ensemble qui tombent en eau de boudin. J'ai la nette impression qu'en France, entre l'insécurité quotidienne, la religion et le communautarisme, la pauvreté et précarité croissantes, les crises du logement : la coupe est pleine.
Pas mal de français ont une sensation de rondelles bouchées d'être culpabilisé alors en permanence par une infime minorité, quand si peu ou personne ne se préoccupent de leur sort.

"Bande de gros porcs racistes ! Bande de bâfreurs dégénérés (et catholiques) ! " que vous nous tempêtez à la tronche ! Que répondre ? Il n'y a rien à répondre... Si, que je suis plus heureux d'être né français que syrien; ou bien même soudanais, éthiopien ou encore érythréen... Bref, la convention du propos...

Et pourtant, j'en vois du malheur en France depuis quelques années déjà, des chagrines solitudes... Et même que des gens en crèvent dans l'indifférence générale... des cadavres purulents, gonflés, oxydés... des pendus, des défenestrés, des oubliés... l'odeur de la solitude est âpre Nabum... Elle s'imprègne de partout, dans votre cervelle, dans vos naseaux, sur vos vêtements... Elle moisit la solitude.. puis comme tout, elle finit par vous dire "à bientôt".

ALEA JACTA EST 05/09/2015 10:55

Bonjour l' auteur
Nous partageons au moins une chose.Nous ne ressentons pas le besoin de remontrer cette image insupportable dans nos articles puisque tout le monde l' a vu.
J' aimerai rappeller quand même qu' une seule photo parfois permet de changer le destin ou le cours d' une guerre...
Il y a eu un AVANT et un APRES cette photo-ci pourtant particulièrement indécente.

http://www.quechic.es/wp-content/uploads/2015/06/kimphuc-icono.jpg

Le soufflé de l' indignation ne retombe pas forcèment.

Les américains ont perdu la bataille de l' opinion sur la guerre du Vietnam,puis la bataille tout court, entre autres, à cause d'une photo comme celle-ci. D' ailleurs ce n' est pas par hasard que Reagan a interdit tout photographe lors de l' invasion ultérieure de Grenade par exemple.
Malgré tout il faut dire aussi qu' il y a l' inconvénient de l' avantage.De la même façon qu' une photo peut permettre un réveil des consciences d' une manière bien plus efficace que les meilleurs articles, elle peut aussi participer d' une tentative de manipulation des masses.A chacun de savoir faire la différence de manière critique, entre info ou manip, entre info ou voyeurisme indécent.Pour moi la photo inutile est celle d' Omaira, cette petite sud-américaine qui est morte noyée de manière accidentelle sous les yeux impuissants des sauveteurs.Cette image n' apportait rien d' autre qu' un spectacle écoeurant et indécent sur la mort d' une fillette.Cela n' a rien à voir avec la photo du petit Aylan...Finalement ce qui est important n' est pas ce que vous et moi pensons de cette photo, mais du poids réel qu' elle peut avoir sur la perception de toute une collectivité qui est bien plus sensible à l' image qu' à l' écrit.C' est triste mais c'est comme ça...
Bonne journée

C'est Nabum 05/09/2015 20:31

ALEA JACTA EST

Ce qui pose problème c'est qu'il faille un signal précis et identifié pour l'émotion soit unanime ou presque
Que faisaient-ils avant ces braves gens qui s'agitent sur leur clavier ?
Nous savions depuis si longtemps mais il n'avait pas eu l'image choc qui fait boule de neige