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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La marque de la distinction.

Disparate mais digne ...

La marque de la distinction.

 

Quand il faut avoir l'air …

 

J'observe les bénéficiaires des repas de l'association caritative à laquelle désormais je consacre un peu de mon temps libre. Je suis attentif à des détails qui donnent à comprendre le besoin de dignité de ces gens repoussés à la périphérie de notre société de l'opulence et du gaspillage. Pour eux, recevoir cette aide alimentaire n'est pas sans conséquence sur leur état d'esprit. Il faut en passer souvent par bien des renoncements pour accepter ce qu'on peut appeler charité, partage, assistance, redistribution ou bien aide, selon sa conception du monde.

 

Il y a pour beaucoup cette volonté de se montrer à leur avantage, de disposer d'un élément qui leur confère cette humanité que le don peut retirer quand on le quémande. Je sens bien ce désir de rester digne au moment de profiter sans honte d'un droit élémentaire qui est celui de la nourriture. Les uns soignent leur apparence, la distinction est dans un élément vestimentaire qui détonne, qui sort de l'ordinaire et de ce qu'on pourrait qualifier sans se gausser, la panoplie de celui qui vit dans la rue.

 

Le plus souvent c'est un accessoire disparate, un chapeau de feutre, une serviette ou bien un attaché-case, un objet incongru pour la vie qu'ils doivent affronter. C'est pourtant au travers de ce symbole de la normalité des autres qu'ils cherchent à s'accorder encore une parcelle de cette vie qui se refuse à eux. Ils ne quittent pas l'objet si précieux : ce sac à main de marque, cette mallette de luxe, qui semble être leur passeport pour la respectabilité.

 

D'autres soignent l'apparence jusqu'à porter un costume ou bien un élément du costume comme ce petit gilet qui ferait si chic s'il n'était pas en-dessous d'une énorme parka. Ce n'est pas une faute de goût, bien au contraire, c'est la bouée de survie, le flotteur qui maintient à flot celui ou celle qui va à la dérive. Je regarde et je m'émerveille des trésors d'ingéniosité dont il leur faut faire preuve pour conserver ce petit détail tout en s'attachant à conserver leurs vêtements propres et leur hygiène irréprochable.

 

Ce qui semble naturel quand on vit dans le confort, devient pour eux affreusement compliqué et pourtant, rares sont ceux qui se laissent aller à la négligence, à la crasse ou à la saleté repoussante. Ceux-là sont au bout du chemin ; c'est même l'indice de la plus grande détresse et de la nécessité d'agir au plus vite pour leur tendre la main. Mais là encore, il ne suffit pas de dire : il faut convaincre, obtenir la confiance sans la défiance. C'est si difficile !

 

Une autre marque de distinction qui m'impressionne et me ravit, c'est la volonté pour beaucoup d'entre eux d'user d'une langue châtiée, quelquefois même un peu emphatique voire précieuse, guindée. Comme si le discours les plaçait au-dessus de leur condition réelle, comme s'ils voulait marquer, par l'emploi de cette langue, leur capacité à intégrer une société dont ils n'auraient jamais été exclus.

 

Je les entends parler ; je mesure leur acharnement à bien articuler, à tenir des propos choisis, une conversation sur des sujets importants quand ils se savent écoutés. Pour eux, la distinction passe par la langue et je m'en réjouis. Je pense qu'ils ont compris cette nécessaire tenue, ce besoin de ne pas plonger dans le vulgaire et le sordide par les mots et les thèmes abordés.

 

Je ne vous trompe pas en évoquant cette merveilleuse marque de dignité. Je suis proprement enthousiaste à l'idée que, pour ces gens au fond du gouffre, la lumière passe aussi par la langue, sa qualité et son usage. Et je plains d'autant plus certains jeunes de nos zones abandonnées qui ont perdu ce repère essentiel à la vie sociale qu'est un discours riche, élaboré et structuré. Oui vraiment, ceux-là sont bien plus à plaindre !

 

J'écrivais ceci et personne ne vint, ce jour-là, à mon atelier d'écriture. C'est la règle ; il ne faut pas forcer, ni se formaliser de pareil désintérêt. Ils m'avaient montré leur attention en s'adressant à moi avec un français qu'ils voulaient distingué lorsque je les croisais lors du repas. J'avais fait mon miel de cette offrande ; il me fallait m'en satisfaire aujourd'hui.

 

Langagièrement leur.

La marque de la distinction.

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