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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Brasse-Couillon

En mon pays de Loire

Brasse-Couillon

 

Le poids des sobriquets …

 

Les coïncidences de l'existence m'amenèrent à évoquer le souvenir d'un bateau de Loire qui figura parmi les pionniers du renouveau de notre marine. Le « Brasse-bouillon » fut une des vedettes des précédents festivals de Loire ; cette jolie embarcation de bois nous venait de Langeais. De fil en aiguille, d'un mot à l'autre, un ami m'évoqua alors une bien vieille histoire qu'il avait trouvée dans quelques archives ligériennes.

 

Nous sommes au pays des sobriquets, charmant usage de nos bords de Loire qui permet de nommer celui qui a un petit travers. L'ironie perce souvent derrière ces noms espiègles qui pointent bien souvent un défaut pour en faire la marque de fabrique d'un personnage haut en couleur. Leur évocation suffit bien souvent à décrire parfaitement son propriétaire.

 

Ainsi il en va de ces glorieux personnages que furent « Vent de Travers », « Fils de Galarne », « Gueule en pente », « Brise bordée » ou bien «  Perce-douzilles ». Chacun d'eux eût mérité un portrait tant ils furent des figures de la marine et de la vie ligérienne. Mais mon ami préféra se souvenir de ce curieux pêcheur que chacun dans son pays nommait « Brasse-couillon ». C'est naturellement l'analogie phonique avec le glorieux bateau qui le conduisit à me narrer l'histoire de ce personnage pittoresque.

 

« Brasse-couillon » était un pêcheur amateur. L'homme aimait à aller sur la rivière pour tendre des nasses et des lignes. Épicurien notoire, il avait une musette toujours garnie de belles victuailles et de quelques cruchons. La Loire permettant généreusement de garder au frais le petit vin blanc qui va si bien pour se mettre en appétit quand le poisson se refuse à mordre.

 

Pour l'heure, aucun motif notoire d'hériter d'une telle appellation. Notre homme pourtant avait mérité cette curieuse désignation au fil du temps. Il ne supportait pas de partir seul : il lui fallait un compagnon de bordée, un camarade pour partager sa journée sur les flots et ses soirées de dérive. On ne peut lui reprocher cette envie de convivialité et de fraternité tout à son honneur, au demeurant, s'il n'avait eu une curieuse conception de la solidarité marinière.

 

Durant une période donnée, il jetait son dévolu sur un camarade. Alors, il était impossible de les voir l'un sans l'autre, le second étant l'ombre du grand homme. « Brasse-Couillon » en avait fait son coéquipier, son âme damnée plus exactement. Le pauvre bougre était de toutes les corvées, c'était lui qui se «coltinait » les basses besognes tandis que notre pêcheur jouait les jolis cœurs, les capitaines d'opérette et les grands aventuriers de Loire.

 

C'était la bonne poire qui rangeait le matériel, préparait les lignes, vidait les poissons tandis que l'autre dirigeait la manœuvre et décidait de tout. Toujours sur le pied de guerre, « Brasse-couillon » ne comptait pas son temps : avec lui, si l'heure de départ était certaine, celle du retour l'était beaucoup moins. L'autre alors de trouver parfois le temps long et l'aventure quelque peu difficile à justifier auprès de son épouse.

 

Puis sans qu'il ne sache vraiment pourquoi, un beau matin, le gentil couillon se retrouvait le bec dans l'eau, constatant à sa grande surprise qu'un autre avait pris sa place et servait à son tour le grand pêcheur devant l'Eternel. Et l'histoire se répétait, inlassablement. Le nouveau compagnon servait tant que durait le nouveau caprice, avant qu'un suivant ne vienne le pousser hors du bateau.

 

Ceux qui allaient, eux aussi, sur la rivière s'amusaient du manège. Ils faisaient des paris sur la durée de l'aventure pour le nouvel élu. Ils plaignaient aussi, tout en blâmant leur ingénuité, ceux qui se retrouvaient à terre, l'âme en peine, privés qu'ils étaient alors du bonheur d'aller sur la rivière. Ils avaient cru aux belles paroles, s'étaient laissés berner avant que de découvrir qu'ils avaient été le jouet d'un prestidigitateur des sentiments.

 

C'est pourtant quand le sobriquet commença à circuler dans la région que la farce prit une dimension plus tragique. Les gens se méfiaient désormais des sourires en coin du pêcheur : les couillons s'étant retrouvés si nombreux qu'ils avaient fini par lui faire mauvaise réputation et piètre publicité. Même s'il continuait à prendre parfois dans ses rets quelques nigauds, ceux-là entendaient bien vite moqueries et murmures dans le dos et finissaient par ouvrir les yeux.

 

« Brasse-Couillon » ne comprenait pas ce qui se tramait à son approche. Lui qui prétendait à qui voulait bien encore l'écouter qu'il ne pouvait jamais compter sur quelqu'un de fiable et que nombreux étaient les méchants, les oublieux, les hypocrites qui n'avaient aucune reconnaissance et finissaient par oublier toutes ses largesses passées. L'ingratitude était pour lui le principal travers de tous ceux à qui il avait un jour tendu une main parfaitement désintéressée ...

 

« Brasse-Couillon » s'aigrit ; il n'avait plus d'amis mais simplement quelques intéressés, de rares obligés, et des clients avides de ses pêches miraculeuses. Mais le cœur n'y était plus, les couillons lui manquaient et désormais tout seul, il ne suffisait plus à toutes les tâches qu'exigeait ce maudit rafiot. Il finit par changer de région, se jurant-on peut toutefois l'espérer- de ne plus ainsi jouer avec les sentiments et les gens.

 

Ce qu'il fit, nul ne le sait. En partant, il avait laissé son sobriquet sur le quai. Il s'était juré de ne plus mener quiconque en bateau ; peut-être a-t-il tenu parole. Seul le surnom est resté et il arrive parfois qu'il ressorte des gibecières à ironie quand un luron ne se conduit pas tout à fait comme il faut avec ses camarades. Les couillons ne détestent rien tant que d'être pris trop longtemps pour des ânes ; point trop ne faut les brasser au risque de leur rendre la pression insupportable et de leur faire monter la moutarde au nez !

 

Un jour ou l'autre, tous les « Brasse-Couillon » d'ici ou d'ailleurs finissent par recevoir le coup de pied de l'âne. Ce n'est que justice après tout ! Puisse cette histoire leur remettre les idées en place. Il n'est pas certain que ce récit tombe à l'eau, il y a sûrement, ici ou là, des marins qui pourraient en faire bon usage et s'amender avant qu'ils ne se retrouvent trop seuls.

 

Avertissement sien.

Brasse-Couillon

Toute ressemblance avec des situations réelles ou ayant existées ne serait que pure coïncidence fortuite. Les vrais gens de Loire en peuvent être ainsi ...

 

Le bateau véritable "Brasse-Bouillon"

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Laure 22/11/2015 11:22

Excellent portrait (imaginaire ?) .J'ai connu beaucoup d'individus de cet acabit ; dans les fables , ils reçoivent une leçon mais dans la vie réelle , ils n'admettent jamais que leurs proies puissent leur échapper et leur rendent la vie intenable par tous les moyens , même les plus démoniaques . Difficile de se tirer indemne d'une relation si toxique , il faut parfois des années . Ce sont des escrocs de l'amour et de l'amitié .

C'es 22/11/2015 13:13

Laure

Imaginaire sans doute. Comment être ainsi quand on a vue sur Loire ?
Ce genre de personnage ne devrait pas faire l'honneur des TV ...
Mais est-ce ainsi dans le vie réelle

On préfère souvent les escrocs aux gens sincères