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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La statue de Granit

Conte dominical

La statue de Granit

La statue de granit.

Le violoniste et la jeune fille

 

Nous sommes au sortir de la grippe espagnole. Ceux qui avaient échappé à l'affreuse guerre qui avait mis l'Europe à feu et à sang, durent encore affronter ce fléau. Florent, un fils d'une famille de nobliaux se retrouvait enfant unique. Lui qui n'avait pas l'âge de rejoindre les tranchées, avait eu le malheur de perdre ses deux frères dans les grandes offensives de Nivelle. Puis, la paix déclarée, ce furent ses trois sœurs qui périrent de cette pandémie effroyable ! Comment avoir le cœur en joie dans de telles circonstances ?

 

Florent s'était réfugié dans la musique. Il avait bénéficié d'excellents professeurs, avait découvert très jeune le piano et le violon. Ce sont les années de guerre qui le firent se réfugier dans une bulle musicale, un espace protecteur qui lui permit de supporter l'effroi d'une période de deuil et de souffrance. Puis quand la maladie survint, quand la mort frappa à nouveau dans le château de Sologne, il échappa à la folie en composant des mélodies tourmentées et magnifiques.

 

Florent ne supporte plus de vivre au château. Trop de souvenirs douloureux lui rappellent ceux qui sont partis. Ses vieux parents murés désormais dans le silence, ces pièces vides, habitées par la présence de ceux qui sont partis, les portraits accrochés aux murs : autant de raison de fuir la belle demeure de briques aux multiples pièces.

 

Florent est né une cuillère dorée dans la bouche. Il ne connaît pas les affres du manque et des difficultés matérielles. Pour lui, les soucis financiers ne se posent pas. Ses parents lui ont aménagé le relais de chasse, au fond de la vaste propriété, juste en bordure du plus grand des étangs. Là, il peut recevoir sans gêner quiconque, ses amis musiciens, les seuls qui lui permettent d'oublier l'insupportable.

 

Florent joue toute la journée, passe du piano au violon et, quand il veut se reposer un peu, compose ou bien chante de sa merveilleuse voix de ténor. Ayant tous les talents, il s'accorde même quelques escapades du côté du répertoire des contre-ténors. Il fait l'admiration de ses pairs, d'autres privilégiés qui occupent leur oisiveté parmi les notes et les instruments. La curieuse troupe passe des nuits entières à jouer et boire avant que de tomber de fatigue et d'alcool au petit matin …

 

Une nuit, dans les bois environnants, une femme mystérieuse s'avance. Elle est jeune ; sa longue chevelure flamboyante flotte au vent. La belle se meut d'un pas sûr ; ses yeux brillent dans l'obscurité. Elle est enveloppée des brumes de l'étang tout proche quand elle s'approche du pavillon de chasse. Elle est vêtue d'une longue cape noire et d'une grande robe rouge, brillante et ornée de dentelles. Amanita, puisque tel est son nom, passe tout à la fois pour une diablesse, une sorcière ou bien une courtisane égarée dans les bois. Elle attire tout autant qu'elle inquiète …

 

Amanita est arrivée jusque là, attirée par les vocalises de Florent. C'est vers lui qu'elle désire se rendre, vers cet inconnu dont la voix la met en transe. Il sera sa nouvelle proie, sa gourmandise aussi. Elle veut le séduire, en faire son esclave, son jouet, comme elle a l'habitude d'agir avec les hommes avant de disparaître et de les laisser à leur triste sort. C'est une fée maléfique, une sirène envoûteuse, une créature de chair, de volupté et de luxure. Malheur à qui croise son chemin !

 

Quand elle pénètre dans le pavillon de chasse, le silence se fait. Son allure impressionne tous les amis de Florent. Ceux qui jouaient d'un instrument se figent, ceux qui chantaient se taisent. Dans le regard de tous ces jeunes gens, le désir est immédiat. La nouvelle venue dispose d'un charme instantané : elle les a tous envoûtés. Une fois encore, elle a tous les hommes à ses pieds …

 

Tous ? Non, Florent continue de chanter. Indifférent à la beauté, insensible à l'ensorceleuse ; il ne s'est pas interrompu. Mieux même, jamais il n'a chanté si bien, si profondément, de manière si troublante. La voix du chanteur est de cristal, son visage d'une pâleur sublime. Sa voix touche l'âme de la Messaline ; c'est elle qui tombe en pâmoison devant ce chanteur céleste.

 

Dans la pièce, on devine le trouble de chacun. Les amis de Florent se bousculent pour s'approcher de la sublime Amanita. Celle-ci, tout au contraire, a perdu la froideur et la distance qu'elle s'est toujours plu à prendre pour charmer les hommes. Florent chante, indifférent à ce qui se déroule autour lui, il est comme porté par une inspiration céleste, son chant bouleverse, impose le silence et l'admiration.

 

Soudain, rompant le charme de la mélodie, Amanita se jette aux genoux du chanteur, le supplie de la regarder, de la prendre dans ses bras. Elle s'offre, impudique et conquise, à celui qui a su toucher son cœur. Son comportement est indécent , elle frappe son sein , déchire sa robe pour finir par découvrir une poitrine offerte à son amour.

 

Devant la beauté sculpturale de ses attraits, les autres garçons s'exclament ; ils se bousculent pour voir ce corps parfait tandis que Florent est horrifié. Jamais, non jamais, il ne pourra accepter cette diablesse, elle lui répugne : elle est pour lui l'incarnation du mal. Il devine le danger, il prend son violon pour jouer un requiem, une musique divine pour chasser les forces de Satan, incarnées par cette Amanita mortelle.

 

La jeune femme se lève et à son tour se met à chanter pour accompagner le violoniste. Tous les témoins se souviennent d'un moment unique, d'un étrange contrepoint entre une mélodie céleste et une chanson sortie des ténèbres. La voix de la femme en rouge est caverneuse, étrangement grave, profonde et menaçante.

 

Tous les amis de Florent sont pétrifiés. Le contraste musical est saisissant : ils sont incapables du moindre mouvement. Ils ressentent en ces instants un trouble inquiétant, pressentant un cataclysme, une menace sourde qui électrise l'assemblée. L'un deux, manquant d'air, décide d'ouvrir la fenêtre, il pense qu'ainsi chacun retrouvera ses esprits. Mal lui en prend.

 

Dans l'instant une boule de feu surgit on ne sait d'où. La foudre s'abat sur le violoniste qui se fige pour l'éternité. Il est pétrifié : il n'est plus qu'un bloc de granit : une statue si réaliste que chacun retrouve les traits de celui qui fut leur camarade. Le temps de se remettre de leur frayeur, tous les amis de Florent cherchent du regard la créature qui a provoqué le drame. Nulle trace de la diablesse : elle s'est volatilisée dans le fracas du tonnerre.

 

La nuit s'achève, petit à petit les jeunes gens sortent de leur torpeur. Ils se concertent, cherchent à retrouver leurs esprits, à proposer une explication rationnelle à ce qui s'est déroulé devant eux. Ils en sont incapables, d'autant qu'il leur faudrait servir une explication aux parents de Florent déjà si accablés par l'existence. Que leur dire ?

 

C'est l'un deux qui propose de leur servir une fable, un mensonge acceptable pour atténuer la douleur et expliquer l'inexplicable. Les jeunes gens installent sur un promontoire qui surplombe l'étang, la statue de granit puis ils partent annoncer aux vieux parents que leur Florent a décidé de quitter le pays. Il a depuis longtemps préparé sa fuite et, pour qu'ils se souviennent de lui, a réalisé cette sculpture …

 

Les parents sont effondrés. Leur dernier enfant les a quittés mais la beauté si mystérieuse de l'éphèbe sculpté semble apaiser, petit à petit, leur chagrin. C'est comme si leur cher Florent était présent au cœur de cette œuvre d'art. Ils viennent ainsi chaque jour s'asseoir longuement devant la statue. Il leur semble entendre le violon et le chant de leur cher enfant.

 

La douleur avait été si vive toutefois qu'ils chassèrent les amis de Florent. Ils eurent même l'idée de raser le pavillon de chasse sans pour autant aller jusqu'au bout de cette action. C'est comme si la statue les avait suppliés de garder la maison et même de la confier à Cécile, une gamine du village, née la même année que Florent.

 

La petite était de condition modeste et de santé fragile. Fille des jardiniers, elle avait toujours grandi ici, à l'écart des autres. Elle ne parlait pas ; elle n'était pourtant pas muette. Souvent, quand Florent jouait de la musique, elle s'approchait à distance et fredonnait de si belle manière que le garçon appréciait ses visites discrètes.

 

Ce fut une évidence pour les parents que c'était cette pauvre fille qui devait garder la mémoire de leur enfant. Cécile entretiendrait le pavillon dans l'espoir, qu'un jour, leur garçon reviendrait. La jeune fille fit tant et si bien que jamais le relais de chasse ne fut aussi agréable. Elle en fit une sorte de musée en l'honneur de celui qui était parti ; elle planta des fleurs tout autour de la maison et plus encore autour de la statue.

 

Chaque jour, elle aussi passait de longues heures près du violoniste en granit. Mais ce qui en advenait alors était de plus en plus incroyable. Cécile faisait des gammes, travaillait sa voix, chantait de plus en plus merveilleusement. Bientôt, celle qui ne parlait pas, qui fuyait la présence des humains, celle-là qui n'était jamais allée à l'école et qui n'avait jamais appris la musique, cette pauvrette atteignit au sublime. Elle chantait comme personne jusque là n'avait chanté, si ce n'est peut-être Florent.

 

Un matin d'automne, la propriété se trouva couverte d'un curieux champignon rouge avec des points blancs. Ce même jour, Cécile et la statue avaient disparu. Que s'était-il passé ? Nul ne sut le dire. Les parents du violoniste avaient été retrouvé morts sur le banc qui se dressait devant la statue de granit. Ils avaient un curieux sourire au coin de la bouche ; ils se tenaient tendrement enlacés, apaisés dans la mort qui les avait saisis tous les deux dans le même instant.

 

Les champignons furent baptisés Amanita. Certains prétendaient que leur poussée avait brisé la malédiction de Florent. La diablesse s'était faite champignon vénéneux et le jeune homme était parti avec celle qu'il avait toujours aimée. De Cécile et de Florent, nul n'eut jamais de nouvelles, il se murmure qu'il y a parfois des soirées magiques en Sologne où des promeneurs prétendent avoir entendu un violon accompagnant la voix sublime d'une chanteuse invisible.

 

Beaucoup se moquent et affirment alors qu'ils ont dû faire abus de champignons hallucinogènes. Les gens sont si méchants et surtout réfractaires aux mystères qui échappent à la raison. Prenez donc la peine de venir à votre tour vous promener dans notre belle Sologne. Vous aurez peut-être le bonheur d'entendre Cécile et Florent. Si c'est le cas, gardez ce plaisir pour vous et n'en dites rien à personne.

 

Hallucinationnement leur.

 

Sur une idée originale de Ida

Merci à elle

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