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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le manteau bleu

Aux Maraudeurs de tous les jours ...

Le manteau bleu

 

Merci Yves.

 

Il faut parfois que des individus se dressent dans la masse pour nous donner des coups de pied au c... . Par indifférence, par négligence, par habitude aussi, nous entrons souvent dans une logique qui nous fait échapper à l'essentiel, à cette humanité qui devrait être nôtre. Nous avançons dans la rue sans jamais plus nous soucier de ceux qui sont en marge, qui échappent aux normes de notre société : travail, famille, logement, ressources …

 

Nous passons alors devant les pauvres exclus sans un regard, sans le moindre mot. Nous avons été convaincus par le discours ambiant d'une bourgeoisie odieuse, que les mendiants, les clochards, les sans-domicile, les sans-nom ou bien sans- dents, les précaires, comme il convient désormais de les désigner dans le langage du mépris, sont d'abord les victimes de tous les défauts, les carences, les refus de leur part. Forts de cette bonne conscience de nantis, nous les jugeons et évitons ainsi de faire preuve de compassion.

 

Commisération, charité, solidarité, secours, aide, considération … qu'importe le nom que l'on attribue à ce sentiment humain qui voit dans l'autre, au-delà de ce qu'il peut vivre, un semblable, un compagnon, un pareil, un frère ou un camarade ! Nous détournons la tête, nous jugeons et nous évacuons ceux qui n'ont plus droit à leur part de galette. Tout va bien : ils méritent leur sort !

 

Puis, un trublion de la société se dresse. Il fait grand vacarme pour réveiller les oublieux de la fraternité. Il vitupère, il écrit sa colère, il ose, il prend des initiatives, il remue le microcosme local. Il tance les élus, il défile, il s'affiche, il fédère quelques amis autour de lui. Révolté permanent, il est comme un poisson dans l'eau dans ce département voué aux forces réactionnaires. Il refuse la fatalité, il se dresse et nous pousse à le suivre.

 

Nous revêtons un gilet jaune, nous faisons le siège d'un conseil municipal, nous arpentons les rues de la cité la nuit pour offrir des vêtements et du réconfort. Nous nous regroupons pour des soupes populaires, nous organisons des fêtes pour les exclus. Yves nous a réveillés, nous a ouvert les yeux et nous rejoignons alors ceux qui, dans le silence, agissaient ainsi depuis si longtemps.

 

Yves n'a pas le monopole du cœur, il ne prétend pas à être un saint laïc. Cependant, c'est au travers de sa faculté de communication qu'il entraîne ceux qui ne se sentaient pas concernés. Yves refuse la fatalité, méprise l'indifférence, fustige nos lâchetés. Il le fait savoir dans les radios qui lui ouvrent ses micros, dans les journaux qui font part de ses combats et les gens d'ici se réveillent.

 

C'est ainsi qu'il m'a pris par la main et par le cœur pour m'inciter à donner de mon temps aux gens qui ont faim, aux gens qui ont froid. Je me suis engagé, à sa suite, dans son combat ; j'ai consacré du temps, je continue à le faire. Parfois j'ai douté et Yves m'a encore insufflé son énergie pour que je ne baisse pas les bras. Il veille, ce diable d'homme, à ce que son message ne reste pas lettre morte.

 

Mon regard a changé, j'ouvre les yeux, je suis dessillé. Sur le banc, au bout de ma chère venelle à quatre sous, un homme attend. Il espère un regard, il quête un peu de considération. Je laisse mes amis filer leur route ; je m'assois à côté de lui ; j'accepte de boire au goulot la bière qu'il me propose en signe de bienvenue.

 

Nous parlons. Comme deux amis qui se retrouvent, nous échangeons, nous nous racontons. Che, c'est ainsi qu'il se fait appeler, me raconte son parcours, ses difficultés, son désir de communiquer, son plaisir d'être admis par les enfants du voisinage, son bonheur de recevoir de quoi manger par les gens du coin. Il évoque aussi la Loire qui coule à ses pieds, le spectacle qu'il ne se lasse pas d'admirer.

 

Puis il me dit son inquiétude ; l'hiver qui approche et son besoin d'un vêtement chaud. « Le manteau bleu ! » Soudain, je m'exclame : on vient de me confier un vieux manteau en fourrure, un vêtement chaud, très chaud. Sa couleur est passée, il est coupé pour une femme mais pourquoi ne pas le lui proposer ? Che accepte immédiatement, il se réjouit de cette possibilité en se méfiant sans doute ce que qui n'est encore qu'une promesse. Nous nous donnons rendez-vous au même endroit pour le lendemain.

 

J'arrive en retard au rendez-vous. J'ai eu des imprévus et j'en suis un peu contrarié ; ce n'est pas dans mes habitudes. Che est encore là. A-t-il seulement cru à mon désir de venir ? Il ne semble pas m'attendre… Pourtant il me fait fort bon accueil, il glisse des cartons sur son banc afin que je m'asseye à ses côtés. Délicate intention, marque incroyable de délicatesse alors que ce banc est tout à fait convenable. Il veut le personnaliser, en faire son « Chez-lui ! ». J'en suis touché.

 

Je réitère ma proposition, ne voulant pas sortir le manteau s'il ne le veut pas vraiment. Il me dit se moquer que ce soit une coupe de femme et qu'il puisse être bleu. Alors, je vais le chercher sous ma selle. Il est émerveillé, non de son allure mais de sa chaleur. Il le porte aussitôt et d'un cri du cœur me dit : «  Ce soir je dors avec ….! » Je comprends alors qu'il dort dehors en dépit de ses dénégations précédentes.

 

Nous discutons quelques minutes, nous échangeons des moyens de contact. Je lui précise mon envie de l'interroger, de faire un portrait de lui ou un texte relatant son histoire. Lui me sort un calepin, il écrit également, il aime noter ce qui lui passe par la tête. Il y a peut-être une opportunité pour un travail en commun : encore une idée d'Yves. Cependant, on ne peut jamais être sûr de rien. L'avenir seul, nous dira ce qu'il adviendra de l'homme au manteau bleu et de notre éventuelle collaboration.

 

Fourrurement sien.

Le manteau bleu

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Laure 19/11/2015 11:26

En ces temps si troublés , il ne faut pas se replier sur soi ; il faut prendre le risque des rencontres riches comme celles-là .On pense apporter une aide , c'est nous qui recevons une leçon de vie et des forces pour la continuer , nous les enfants gâtés qui nous croyons si malheureux , si désespérés parfois .
Beau billet , beaux acteurs loin de la foule futile

C'est Nabum 19/11/2015 12:10

Laure

Merci

Je rentre à l'instant du Relais et je viens de vivre un moment très fort.
Un groupe de précaires comme on dit dans cette langue si méprisante prépare un spectacle.
J'ai chanté avec eux des textes qu'ils ont écrit

Là encore un beau moment loin de la futilité des éplucheurs de pommes de terre