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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La vieille et le furieux

Les loups sont dans la place ...

La vieille et le furieux

 

Les pleutres sont les plus nombreux.

 

Nous sommes dans les rues d'une grande ville au cœur de l'animation qui précède Noël. Les gens heureux se pressent, ils vont d'un magasin à l'autre, ils sont en bonne santé, sans souci majeur. Ils sont dans le camp de ceux qui vont bien. Une vieille femme courbée s'appuie sur sa canne. Dans la cité, elle fait désordre, son pas lent perturbe un peu l'agitation des piétons acheteurs.

 

Soudain c'est le drame, l'incident déplorable. La pauvre femme touche de sa canne malhabile, un jeune garçon fendant la foule de son indifférence crasse. Bien à l'abri sous sa capuche, il fonce sans un regard pour quiconque. Il est en pays conquis, les autres n'ont qu'à s'écarter pour laisser passer sa grandeur.

 

Hélas, l'ancêtre effleure le jeunot. Elle a droit à une volée d'injures sans que le malotru dévie de sa trajectoire. Il ne fait qu'exprimer en quelques mots bien sentis son indignation. Mais que vient faire cette pauvre vieille en travers de son chemin ? Voilà bien une rencontre incongrue pour ce représentant de la force montante et triomphante …

 

J'assiste à la scène. Elle est pour moi parfaitement intolérable. J'apostrophe le mal embouché, calmement, respectueusement en le priant de parler convenablement à une vieille femme à laquelle il devrait le respect. Immédiatement le furieux change de cible, c'est contre moi que fuse sa diatribe haineuse. Il éructe, il vocifère, il en bave …

 

J'ai le droit à ce qui se fait de mieux dans le genre misérable et honteux. Le tutoiement, ça va de soi moi qui maintient un vouvoiement de bon aloi contre cet énergumène à la langue chargée exclusivement de gros mots. Tout y passe, ma mère, ma sexualité, les menaces physiques. Il a le don de la concision. En moins d'une minute, il est capable de faire le tour du pire de ce qui peut être vomi à la face d'un quidam.

 

Je reprends ma demande de parler convenablement et de respecter la quiétude des lieux. Nous sommes dans un marché de Noël ; une foule s'y presse qui n'a pas besoin d'un tel spectacle. Pour le calmer, je lui pose doucement une main sur le bras en guise d'apaisement, le priant encore de retrouver un peu de dignité. Le fauve bondit, me repousse, crache plus encore si c'est possible son vocabulaire détestable.

 

Ses yeux vomissent la haine, son visage se fige, il se voûte. Ce garçon est un fauve lâché dans la rue, incapable de se contrôler, inaccessible à la raison et à l'empathie. Il est une menace à lui tout seul. Il porte en lui les ferments de la plus abjecte violence. Je ne recule pas devant ses menaces, je ne modifie pas mon attitude, réclamant par la courtoisie un peu de calme et de dignité, mot sans doute inconnu de lui.

 

Il prétend vouloir me frapper sans en avoir vraiment le courage. Il préfère la fuite même si ses mots indiquent un choix différent. Le furieux s'en va, éructant plus encore, accordant à ma pauvre mère une activité professionnelle qui l'aurait fait frémir. Il a un vocabulaire si limité. Qu'il aille au diable, il a déjà pactisé avec lui !...

 

Mais ce qui me choque c'est la passivité sidérante de la foule présente. Les gens ont soigneusement évité l'algarade. Ils se sont écartés, ils ont évité de prendre parti. Le furieux s'en serait pris physiquement à la vieille dame, je ne suis pas certain qu'il y aurait eu un seul de ces distingués bourgeois en goguette pour élever la voix ou s'interposer.

 

La bombe humaine est partie sans que se dresse un front du refus et de l'indignation face à son comportement. Que risquions-nous ? C'est un pauvre type, un gamin ayant grandi à l'écart de l'humanité. Il aurait eu besoin d'entendre dire que la foule ne supporte plus pareille indignité, n'accepte plus d'entendre des propos de haine.

 

Mais rien de tout ça. Il va poursuivre sa route. Nous avons perdu une belle occasion de lui montrer qu'il échappe à la norme sociale. Il est resté dans la toute puissance parce que mes voisins ont eu peur, ont refusé de prendre, ne serait-ce que le plus petit risque, pour défendre les valeurs qui sont celles de notre société. Les pleutres et les lâches iront sans doute déposer un bulletin de vote pour déléguer à d'autres le courage qui les a fuis ce soir là. Ils ont même eu le toupet de me regarder de travers parce que j'avais fait ce qu'ils n'auraient pas osé faire.

 

Continuez ainsi à vous laver les mains, à fermer les yeux et les oreilles en laissant des petites frappes, comme ce maudit adolescent perdu, croître et se renforcer dans leur incivilité chronique. Tous ne deviendront pas des terroristes, mais beaucoup se sentent renforcés dans cette toute puissance désastreuse. Il serait si simple d'avoir un peu de courage … pour leur montrer collectivement les limites à ne pas dépasser.

 

Civilement sien.

La vieille et le furieux

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kakashisensei 12/12/2015 15:51

J'eus du mal à me faire à la campagne, faible de mon inexpérience. Il est vrai que ce n'est pas les mêmes codes sociaux qu'à la ville.
Le genre d'énergumène contre lequel vous vous êtes doucement révolté, croyez moi j'ai donné... Aussi, croyez moi, heureusement qu'il était seul, car deux trois larrons aussi cons que lui, vous étiez marron. Le nombre est la seule force de ces individus. Et comme vous l'avez observé, personne pour vous aider. Ainsi va la pleutrerie de ce monde: hermétique.

Je réalise ma chance momentanée et sais qu'il me faudra un jour retourné en cité lyonnaise retrouver le brouhaharium humain, ses incivilités, son indifférence.

C'est Nabum 12/12/2015 17:51

kakashisensei

Le nombre ne m'aurait pas empêché de faire part de mon indignation.

J'aimerais moi aussi retrouver un village à visage humain plutôt que nos cités sans âme.

L. Hatem 12/12/2015 08:54

Chapeau monsieur l'éducateur... vous avez encore une fois fait votre boulot, le vrai, celui que vous avez dû quitter avant l'heure à cause de ces garnements...

C'est Nabum 12/12/2015 09:03

L Hatem

Celui que j'ai quitté parce que la société renonce à faire entendre la parole de la raison
Trop de lâcheté à tous les étages nous conduit à l'impuissance face à ces gamins perdus

kakashisensei 12/12/2015 08:42

Depuis trois ans que j'habite ma bicoque, située dans un modeste village de 1200 habitants, je renoue avec la France.
Et puis pas de consommation alentour, mais des chevaux, une rivière, des maisons briardes aux toits pentus, des façades de pierres partout; des champs céréaliers, de la bonne bière locale, des bois.
Deux commerces: une épicerie devant laquelle jeunes et vieux pratiquent la pétanque, été comme hivers. Un bar-tabac, où viennent des ouvriers le matin prendre leur café, et une bière le soir.
La vie.

C'est Nabum 12/12/2015 09:04

kakashisensei

Il est des espaces préservés et c'est tant mieux

Vous avez bien de la chance. profitez en encore tant que votre nid demeure ainsi