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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La grande peur de dame Garonne.

Rivière aux joues roses ...

La grande peur de dame Garonne.

 

À l'article de la mort.

 

Il en va des rivières comme des êtres humains. Il leur arrive parfois de prendre peur, de se poser des questions sans fondement ou bien de s'imaginer des choses qui n'ont pas lieu d'être. La belle et placide Garonne n'échappa pas à la règle, elle qui toujours préféra s'étendre et se répandre plutôt que se faire tumultueuse et méchante à l'image de quelques-uns de ses compères.

 

Est-ce parce qu'elle préférait s'alanguir dans son lit qu'elle se mit un jour à redouter les fougueux compagnons qui venaient se jeter dans ses bras ? Il n'est pas impossible que cela se passa ainsi,d'autant que tout se déroula dans un secteur où Tarn, Lot, Gers jouaient les gros bras, effrayaient les populations locales par leurs colères immenses.

 

La Garonne coulait des jours paisibles. Quand ses eaux gonflaient, la dame aimait à couvrir un vaste territoire sans violence ni fracas, apportant alors son riche limon pour faire la fortune de tous. Elle n'était pas l'ennemi du paysan ou bien du batelier. Elle leur avait appris à la connaître, à savoir ses débordements sans les craindre.

 

Il ne serait jamais venu à l'esprit des gens de ses rives de bâtir une ferme dans sa zone de crue. Elle faisait partie du décor ; on acceptait ce petit inconvénient qui était à chaque fois un immense bienfait. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des monde et chacun chérissait la Garonne quand les géographes et les doctes savants firent leur intrusion en ce pays de cocagne.

 

Il fallait établir une hiérarchie, classer les rivières par ordre d'entrée en scène, accorder à l'une d'elles le titre de fleuve, celui qui lui valait la prédominance sur les autres et le droit d'aînesse en quelque sorte. On sait les tracas que provoqua ce choix délicat entre Loire et Allier, deux enfants jumeaux que seule l'histoire départagea.

 

La Garonne se mit à trembler. Elle se savait femme jusqu'au bout de ses courbes, tendre et aimable, mystérieuse et belle, imprévisible et farouche. Mais jamais, ô grand jamais, elle n'eût fait de mal à ceux qui la chérissaient tant ! Pourtant, l'époque était à la grammaire triomphante, ses voisins mâles roulaient des épaules et réclamaient la première place. Tarn et Lot était au premier rang des prétendants, eux qui venaient des terres et avaient source identifiable.

 

La malheureuse Garonne se lamentait de ses origines espagnoles : voilà une carte de visite peu recommandable dans ce pays de Gascons. Planait encore un mystère insondable sur sa source : la demoiselle surgissant de nulle part dans un trou de taureau. Vraiment, elle avait bien trop de handicaps pour plaire à ces gens trop sérieux qui voulaient mettre le pays en carte et en ordre.

 

Et puis Tarn et Lot avaient l'avantage immense de se décliner au masculin. C'était ce qui chagrinait le plus dame Garonne à l'article de la petite mort. Elle voulait bien se donner à l'admiration de tous mais certes pas abandonner son prestige et sa première place. Alors, elle fit révolution linguistique, réclama de tous ceux qui la chérissaient l'abandon de cet article inquiétant.

 

Comment cela se passa-t-il la première fois ? Bien malin celui qui pourra le dire ! Il se murmure que c'est un lointain visiteur des rives de la Loire qui, ne sachant à quel article se vouer en écoutant cette langue curieusement chantante des gens d'ici, préféra se passer de celui-ci plutôt que de faire rire à ses dépens. Il déclara avec son accent pointu et son curieux langage, chérir Garonne tout autant que sa dame Liger.

 

La formule plut immédiatement et Garonne lui fut éternellement reconnaissante de cet honneur. En la privant de la particule, ce représentant des Carnutes lui conférait curieusement ses lettres de noblesse et lui donnait bien plus qu'il ne la dépossédait. Depuis ce jour, et pour les gens qui vivent sur ses rives, elle est Garonne tout simplement pour le plus grand plaisir de tous et la fierté de leur rivière.

 

Tarn, Lot et Gers n'ont qu'à ronger leur frein. Les plus belles rivières se chantent et se pensent au féminin. Rhône et Rhin ne sont pas tout à fait de chez nous, c'est pourquoi il n'ont pas ici l'importance de l'article. Laissez-vous portez par ses charmes, osez laisser aller votre cœur le long de ses berges. Vous comprendrez pourquoi elle est dame Garonne, le rose aux joues et l'humeur aimable. Point n'est besoin de l'habiller d'un pauvre article qui n'ajouterait rien à son immense charme. C'est ainsi qu'elle est aimée, à la folie et bien plus encore.

 

Garonnement sien.

La grande peur de dame Garonne.

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Jean du MoDem 07/02/2016 15:45

"Comment cela se passa-t-il la première fois ? Bien malin celui qui pourra le dire ! Il se murmure que c'est un lointain visiteur des rives de la Loire ".
C'est Nabum se projette déjà dans le passé comme un brillant géographe!
La Garonne n'apparaît pas dans les chansons: Toulouse de Claude Nougaro et la Toulousaine de Lucien Mengaud (1845).
Ipésien de Toulouse, les bords de la Garonne était comme ceux de la Loire à Orléans, des parkings et des déchetteries sauvages.
La Garonne était la ligne de "démarcation" entre les occitans du centre ville et les gascons, comme la Loire entre les intra-mails et les saint-marcellins
En ce temps là, le terme Garonne n'était pas employé, presque inconnu, à la rigueur, le fleuve. .

C'est Nabum 07/02/2016 17:05

Jean

Vous savez bien que l'immodestie est mon principal défaut

Je me moque de ceux qui ne sont d'aucune rivière, ceux-là font des humains sans valeur, des êtres des villes qui oublient qu'ils ont de la terre et de l'eau à leurs chaussures. Il n'est rien à espérer d'eux et pourtant ce sont ceux qui nous gouvernent !