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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La mort de la Vallée

Sur une idée originale de Jean Pierre Simon

La mort de la Vallée

 

Quand la fée se fait sorcière ...

 

Il était une fois une vallée magnifique où se lovait un petit village paisible, niché à l'ombre de son château. De tous temps, les humains avaient établi domicile en cet endroit charmant, préservé de la colère des dieux et des turpitudes de la nature. C'était, hélas, oublier bien vite que l'homme est capable du pire, surtout quand il y a quelques intérêts financiers en jeu au profit du plus fort.

 

Pour le malheur de la vallée et de son village, un petit torrent, insignifiant malgré ses colères lors de la fonte des neiges : la Virgule, les arrosait de son cours irrégulier. C'est lui d'ailleurs, qui, au fil des millénaires, avait façonné la géographie de l'endroit, lui octroyant un charme fou par la magie d'une érosion sensible aux critères esthétiques. Cet endroit était une merveille logée dans un écrin de verdure.

 

Hélas, mille fois hélas, les ingénieurs et les industriels ne sont pas sensibles à la beauté des choses. Des savants à défaut d'être sages, décrétèrent que la Vallée pouvait accueillir un barrage, que la fée électricité méritait bien quelques sacrifices et que les gens d'ici, bien peu nombreux, se laisseraient chasser sans grande difficulté ni même sans provoquer grand tapage, isolés qu'ils étaient des grandes métropoles vindicatives.

 

Ainsi fut décidé, ainsi fut fait, tranquillement, inexorablement, impitoyablement. Les procédures si complexes furent respectées pour noyer le poisson, le barrage fut construit et la mort du village décrétée à des centaines de kilomètres des pauvres habitants concernés. Le barrage allait être mis en eau ; de belles promesses furent, comme d'habitude, prononcées par des notables, si peu soucieux des électeurs quand ils sont minoritaires.

 

Quelques empêcheurs de noyer en rond se firent entendre. Des hommes hirsutes, toujours prompts à s'élever contre la marche inexorable du progrès, réactionnaires notoires, incapables du moindre pragmatisme et désireux, vous allez rire, de rendre la planète dans l'état où il l'avaient trouvée à leur naissance. Une conception archaïque qui s'oppose à la marche inexorable du profit.

 

Les hirsutes firent grand tapage :manifestations bruyantes, chansons contestataires, réunions houleuses, pétitions planétaires. Rien n'y fit ; le barrage se dressa en travers de la Virgule, les travaux d'aménagement se firent et, un jour, l'évacuation du village pittoresque fut décrétée. La mort dans l'âme, les habitants plièrent bagages et abandonnèrent tout leur passé, les souvenirs et leur petit coin de terre.

 

Les eaux envahirent le décor autrefois typique de cette vallée sans histoire. Ce fut d'abord bien timide, la Virgule n'étant pas au mieux de sa forme. Puis, l'hiver s'achevant, ce fut un peu plus rapide, l'eau s'infiltrait partout, léchait les perrons et entrait dans les maisons sans s'essuyer les pieds.

 

Bientôt sur les pentes, bien à l'abri de la prochaine submersion, les touristes vinrent admirer la mort programmée du petit village. Ils se régalèrent de l'affolement des pauvres animaux pris au piège de la montée des eaux, ils s'extasièrent de la disparition lente des routes et chemins, ils s'exclamèrent à la première maison entièrement engloutie. La misère des uns a toujours ravi les autres, surtout quand ils sont les plus nombreux.

 

Pourtant, la lente disparition du village commença à prendre un tour plus troublant. Quelques oiseaux de mauvais augures, quelques retors individus à la langue fourchue annoncèrent l'arrivée imminente de calamités. Les uns évoquaient l'Ankou, le maître des ténèbres qui allait venger l'insulte faite à la maison de Dieu. Les autres en appelaient aux forces telluriques pour abattre le barrage et punir l'insolence des ingénieurs.

 

Tous ces propos apocalyptiques rendirent la foule suspicieuse, superstitieuse également. Bientôt il se trouva des âmes naïves pour affirmer avoir aperçu des phénomènes surnaturels. Beaucoup jurèrent avoir entendu les cloches de l'église, dont le clocher demeurait encore visible, sonner à toute volée le tocsin. Il se trouva quelques personnes pour prétendre que les autres clochers, de l’autre côté de chacun des versants de la modeste vallée de la Virgule, lui avaient répondu !

 

Puis, chose plus incroyable encore, on prétendit que l'ancien garde-champêtre avait repris du service et roulait du tambour en pleine nuit pour annoncer la mobilisation générale contre les flots qui envahissaient le village. « Avisse à la population ! Avisse à la population ! » Sa voix se perdait ensuite dans les gargouillements de la Virgule qui se moquait bien des inutiles ponctuations du pauvre homme

 

Puis ce fut le tour du cimetière, adossé à flanc de colline, de se retrouver les pieds dans l'eau. Et ce fut la panique générale quand les spectateurs déclarèrent avoir vu les spectres fuir l'endroit en une sinistre plainte. Cette fois, il fallait prendre au sérieux les affirmations des uns et des autres. L'évêché dépêcha l'exorciste dont les vaines prières accélérèrent, dit-on dans les milieux mécréants, l'effondrement du clocher, sapé par la montée des eaux.

 

Cette fois, les télévisions du pays vinrent tourner de beaux reportages édifiants pour amuser leurs fidèles spectateurs. Des experts expliquèrent les manifestations par des phénomènes d'illusion collective. Il fallait mettre ces témoignages au niveau des peurs ancestrales. Le progrès allait passer et bien vite seraient oubliées ces fadaises d'un autre temps.

 

La Virgule ne se contenta pas de ces exhortations pompeuses pour mettre le point final. Elle en fit voir encore de toutes les couleurs aux tenants de la fée électricité. C'est d'ailleurs elle qui fut aux premières loges quand le premier étage du château fort, placé sur un promontoire et dernier vestige à rester debout, s'illumina en pleine nuit.

 

Puis les éléments de se déchaîner à leur tour. Petite tornade, orage fracassant, éclairs innombrables, vent à décorner tous les bœufs du voisinage, pluie diluvienne. Tout était de nature à marquer les esprits des plus humbles et à faire hausser les épaules des plus doctes. Cette fois le barrage avait le mauvais œil ; on convoqua les sorcières, brûlées jadis sur les bûchers locaux, on fit des messes noires et mêmes quelques sacrifices de poules ou bien de chouettes.

 

Les eaux montèrent toujours pour finir par atteindre le niveau prévu par les savants calculs des concepteurs du monstre. Il allait être opérationnel : plus aucun vestige de la vallée noyée n'était visible. Le nouveau lac allait se réguler et les étranges manifestations inexplicables seraient vite oubliées quand les turbines fourniraient à plein régime la bonne électricité. C'était pourtant sans tenir compte des pluies qui ne daignèrent pas répondre aux injonctions de la puissante EDF. L’eau vint des nues. En paquets, comme si on crevait des sacs par milliers. Une eau assourdissante, imprévisible, démente. Elle se plaquait au sol, inondait avant de s’infiltrer, précipitée trop vite pour que la terre, pourtant sèche, espère l’assumer.

 

Les eaux dévalèrent de la montagne, le lac se gonfla au-delà de toutes les prévisions. La route qui entourait le barrage était coupée, celui-ci fut ébranlé à sa base, se fissura et par bonheur ne se rompit pas. Il se vida lentement, aussi lentement qu'il s'était rempli. Une fois vide, la vallée ne fut plus qu'une triste zone grise et noire. Le village était désormais fantôme. Pauvre témoin de la folie des hommes.

 

Quand le barrage s'effondra de lui-même comme un château de carte, il sonna la fin de la terrible EDF, ruinée par ce coup fatal, état dans l'état, conglomérat si puissant qu'il dictait sa loi à tous les habitants de ce pays. C'en fut terminé de la conception centralisée de l'énergie. Des initiatives locales prirent le relais et l'énergie propre fut préférée aux diaboliques centrales nucléaires. Ces dernières sommeillent encore, lourdes de menaces qui ne sont pas près de disparaître, même enfouies sous des milliards de mètres cube de béton, pour rappeler à tous la folie de ces générations qui méprisèrent l'avenir pour leur confort immédiat.

 

Le petit village au bord de la Virgule devint un lieu de pèlerinage. C'est grâce à lui que les hommes avaient ouvert les yeux et qu'ils comprirent enfin que l'énergie pouvait être une terrible sorcière. La parenthèse mortifère de la course aux centrales et aux barrages était terminée. Ce fut l'explosion des intelligences, loin du regard inquisiteur de l'Etat. Chacun pouvait libérer son imagination pour créer son énergie sans insulter l'avenir.

 

Énergétiquement leur.

 

La mort de la Vallée

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