Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le prix de l'ombre

Tournée des Traîneux d'Grève dans le Tarn & Garonne

Le prix de l'ombre

Aux "Baux" contes

Textoribus quae libet hora

 

Jadis, à Montauban, une riche et puissante corporation de tisserands prospères siégeait sous un des couverts en brique qui ceinturaient la belle Place Royale. Ils s'enorgueillissaient de commercer avec les nobles et les nantis, même au-delà des marches du royaume. Aussi un jour, ces fiers artisans enrichis convinrent de faire construire sur l'une des façades de la place un cadran solaire monumental, afin d'afficher leur puissance à la vue et au su de tous. Bien sûr s'ils ignoraient tout de l'élaboration d'un tel ouvrage, ils savaient qu'en offrant ce cadran à tous, l'heure affichée serait aux yeux du quidam celle de leur corporation, qui paraîtrait ainsi maîtresse du temps de chacun. Et pour s'assurer que nul ne l'ignorerait, la devise inscrite sur le cadran pour souligner leur pouvoir serait «Textoribus quae libet hora», «Aux tisserands l'heure qui leur plaît». Ils réunirent une commission de gnomonistes, de mages, d'astronomes, d'astrologues, de mathématiciens pour mener à bien l'ouvrage. Mais cette réunion de doctes savants, tous jaloux de leur discipline ou imbus de leur savoir, dégénéra en bagarre.

 

Le ridicule de la situation se propagea autour des étals de la place puis à travers la ville. Pierril, un berger des Causses présent sur le foirail se présenta devant les tisserands. «Je peux vous concevoir un cadran solaire. Il vous en coûtera deux douzaines de brebis». On lui demanda alors des preuves de ses compétences en la matière. Il sortit de sous sa houppelande une curieuse colonnette verticale gravée de courbes et de chiffres et surmontée d'un petit chapiteau pivotant. «C'est moi qui ai conçu cette montre solaire de berger. Votre cadran sera bien plus simple». Le temps pressait, les gens se gaussaient, il en allait de l'honneur de la corporation. Ils acceptèrent le marché. Immédiatement Pierril se mit à l'œuvre et prit les mesures sur une façade de la place. En quelques jours le cadran fut construit selon ses indications.

 

Au moment de le rétribuer, les fiers tisserands encore blessés par les railleries dont ils avaient fait l'objet se sentirent doublement humiliés d'être redevables à un petit berger. «Deux douzaines de brebis, c'est bien trop payé pour un peu d'ombre. Retourne sur tes causses vérifier si le soleil luit pour tous». Pierril s'en fut silencieux.

 

Le lendemain matin, un curieux phénomène étonna les citadins présents sur la place. Le cadran solaire ne projetait plus aucune ombre. Vers midi, dans l'affolement général les ombres des tentes couvrant les étals sur le carreau s'estompèrent jusqu'à leur disparition totale. En début d'après-midi à l'heure la plus chaude, ce furent les ombres sous les couverts de briques qui disparurent. La panique était à son comble. D'autant plus que maintenant toutes les marchandises, légumes, fruits, viandes, exposées au plein soleil se flétrirent ou commencèrent à pourrir dans le bourdonnement de grosses mouches bleues.

 

Vers la fin d'après-midi, les personnes s'aperçurent enfin que leurs propres ombres se volatilisaient. Au comble de l'effroi, la populace vociférant se rendit au siège de la corporation des tisserands. Devant l'étendue du désastre et les menaces proférées à leur encontre, les tisserands penauds partirent dans la nuit escorter un troupeau de deux douzaines de brebis jusqu'aux causses de Pierril. Aux premières lueurs matutinales ils le rejoignirent dans sa gariotte. Le berger accepta son dû et leurs humbles excuses. Les ombres reprirent alors leur place sur la Place Royale de Montauban.

 

On changea toutefois la devise sur le cadran solaire. On adopta plus modestement «Una tibi», «Une (heure) sera pour toi».

E cric ! E crac ! Mon conte es acabat !

Maurice Baux, bouquiniste bolegayre

Le prix de l'ombre

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article