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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Déménagement.

On ne devrait jamais quitter Montauban

Déménagement.

Déménagement.

Pour faire reculer l'oubli.

 

 

Il faut vider l'appartement : sa locataire n’est plus en état d’y vivre. La maladie a fait son œuvre ; l’autonomie n’est plus garantie ; Alzeihmer frappe une nouvelle personne, une nouvelle victime qui perd tout contact avec son réel.. Si ce n’est pas un deuil, c’est pourtant déjà un voyage sans retour, un adieu à la vie passée, aux souvenirs qui se nichent dans des meubles, dans des objets du quotidien. Les laisser à la gourmandise d’un brocanteur, qui, de toute manière, n’en donnera que des clopinettes, n’est certes pas la meilleure solution.

 

Alors, nous devons nous résoudre à mettre en cartons une existence qui n’est pas achevée. C’est, d’une certaine façon, accélérer l’issue, au moins de manière symbolique. On ne peut le faire sans pincement au cœur et une certaine gêne. Il y a ainsi une intrusion, un viol ménager, une indélicate visite, un cambriolage autorisé.

 

Une vie ne se résume pas à cet entassement curieux et hétéroclite de livres, de vaisselle, de souvenirs, d’objets pratiques et de vêtements qu’il faut entasser sans respect pour ce qu’ils ont été et pour celle qui les a ainsi accumulés durant son existence. Seule la dimension pratique influence le rangement : il faut rationaliser le placement, remplir le carton au mieux afin que rien ne se casse.

 

Quelques mots, au marqueur noir, cherchent à résumer ce fatras, à lui donner une destination et un sens. C’est dérisoire ; c’est sans doute inutile. Que deviendront ces épaves quand elles auront trouvé une nouvelle demeure ? Chacun a, de son côté, assez à faire déjà avec son capharnaüm personnel pour avoir envie de s’encombrer de ces souvenirs superfétatoires.

 

Pourtant tout abandonner, c’est impossible ; c’est indigne et honteux. Il convient de ne rien laisser et de penser plus tard à ce que deviendront toutes ces choses. Les cartons faits, il faut songer à louer un véhicule capable d’avaler cette vie qui se désagrège avant de se terminer. Tant que les meubles sont encore en place, la présence demeure. Bientôt, elle sera abolie par ce rapt précipité.

 

C’est le jour du forfait. Quelques membres de la famille sont venus mettre un point final à cet épisode. Le camion est grand : tout va y trouver place. La ronde commence, l’agitation, les aller et retour incessants font oublier celle qui n’est plus là. C’est la dimension pratique qui prend le pas. Cette armoire en chêne massif qui ne tient pas dans l’ascenseur et qui va devoir descendre, étage après étage, à la force des bras. Une vraie épreuve à haut risque.

 

La fatigue, l’épuisement rendent les gestes mécaniques, dénués de sentiments. L’essentiel est d’en terminer avec cette épreuve. L’appartement est vide : tout a trouvé place dans le réceptacle ambulant. Une nouvelle aventure se profile ; que faire de tout cela ? Les beaux meubles sont passés de mode, les petits-enfants n’en veulent pas, Ikéa a sévi : le kit et le toc sont préférables au massif qui pèse un âne mort et un passé révolu.

 

Nous rentrons sans vraiment savoir où tout ranger. L’accumulation va tenir lieu de rangement durant quelque temps. C’est une manière sans doute dérisoire et pathétique de rendre hommage à celle qui a perdu la tête et tout son cher passé. Nous l’emportons dans nos bagages. C'est désormais à notre tour d'être dépositaires de cette encombrante mémoire.

 

Nul doute que lorsque la prochaine page se tournera, tout cela sera détruit ou bien abandonné. Le temps n'est plus à la nostalgie ni aux objets porteurs de passé. Il faut changer de montre ou bien de meubles à chaque occasion. Le commerce n'a ni état d'âme ni souci du patrimoine. Nous avons sauvé, pour si peu de temps encore, ce qui ne sera bientôt plus qu'un fatras anachronique.

 

En attendant, si vous avez besoin de quelque chose, n'hésitez pas à me faire signe. J'ai de quoi monter plusieurs ménages, pour peu qu'ils se satisfassent de ce qui a appartenu à quelqu'un d'autre. On me dira qu'il eût suffit de tout confier aux chiffonniers du brave abbé. C'était sans doute le plus simple et le moins coûteux ; mais peut-on faire fi d'une vie, sans un regard ni même un petit effort ?

 

Tout n'est question que de point de vue. Nous avons sans doute le tort de donner une âme aux objets et de refuser de les voir disparaître ainsi, sans une pensée pour ceux qui les ont utilisés jadis. Nous sommes passés de mode ; le temps bientôt aura raison de nous.

 

Déménagement vôtre

Déménagement.

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