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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La mise en bouteilles

Vin de Garonne en bord de Loire

La mise en bouteilles

 

L'art de la convivialité

 

 

Il est un couple qui vit à Bouteille : ce lieu magnifique en bord de Loire, où une petite partie de la rivière disparaît sous terre pour ressurgir une trentaine de kilomètres plus loin afin de constituer le Loiret. C'est encore l'endroit où a débuté mon aventure des contes avec ce moulin qui inspira mon premier texte. C'est là aussi que se dressent la croix Tibi, l'île aux Canes, à quelques brassées de ma ville natale.

 

Si vous passez entre Tigy et Sully sur Loire, n'hésitez pas à faire le petit crochet qui vous conduira sur cette levée enchanteresse. Quelques ânes paissent paisiblement, un boire ne demande qu'à se libérer de sa végétation, le pierré sera bientôt libéré pour faire de l'endroit l'un des plus beaux de notre département. Hélas, quelques bateaux délaissés gisent, épaves honteuses qui désolent le touriste en mal de jolis clichés.

 

Un four à briques se dresse dans la courbe de la levée. Il semble à lui seul retenir la rivière, s'opposer à sa volonté. Sagement, les eaux abandonnent leur désir de repartir vers le sud pour aller toujours plus loin à l'ouest. La Loire a choisi définitivement son cap : elle ira s'offrir à l'Océan lointain. Juste en face, un grand vaisseau majestueux domine la plaine et l'histoire :c'est la basilique de Saint Benoît, là où était l'ombilic sacré des Gaules.

 

Personne ne peut rester insensible à la beauté de l'endroit et pourtant ce soir, non loin de là, une curieuse activité mobilise bien des énergies en contrebas du spectacle ligérien. Des groupes se forment par deux ou trois autour d'un grand parallélépipède de carton posé sur une table. Par un curieux mystère, d'une simple pression de la main, l'un des officiants en fait jaillir un petit robinet, une cannelle …

 

Tous les fidèles sont arrivés, munis de bouteilles vides. Une messe noire va sans aucun doute être prononcée dans ce hangar mystérieux, cette chapelle à la gloire de Bacchus. Sur la sainte table trônent du pain, des pâtés et un grand récipient de vin chaud. Nul Judas dans les parages, d'autant plus que le chant du coq ne résonne pas dans le lointain. La cérémonie va pouvoir débuter.

 

Les fidèles transvasent le contenu du grand récipient dans les petites bouteilles. Rite initiatique, liturgie secrète, je ne sais. Je m'approche, je cherche à comprendre le sens caché de ce transvasement. Est-ce le grand ou bien le petit contenant qui porte le nom de Graal ? Je me perds en conjectures. La mine joyeuse des fidèles me porte à croire qu'ils sont heureux et ne vont pas tarder à l'être davantage.

 

La mise en bouteilles

Pour sceller le pacte, la bouteille est glissée sur une étrange pompe à main. Un réceptacle l'accueille, elle est alors chapeautée et un petit cylindre de liège vient se glisser dans l'orifice. La pompe entre en action, l'officiant semble faire un effort : il se concentre avec attention sur ce geste mécanique qu'il va renouveler quarante-deux fois. Le levier s'abat, le bouchon s'enfonce dans le goulot, le précieux nectar est désormais prisonnier jusqu'à une libération lointaine.

 

D'autres groupes arrivent. Les premiers laissent la place, partant les mains chargées de caisses lourdes, de cartons regorgeant de promesses gourmandes. Tous se saluent, se souhaitent une belle soirée, lèvent un verre pour un rituel étrange : ils choquent leur petit flacon rempli d'un liquide sombre et se promettent une bonne santé. Je suis de plus en plus intrigué par cette secte mystérieuse.

 

Je ne suis pourtant pas au bout de mes surprises. Au bout de la soirée, tous les transvasements ayant été effectués, les fidèles se retrouvent autour d'une grande table. Boudin, quiches, saucissons, cakes et autres gourmandises trônent sur la sainte table. Un autre cube de carton, muni d'un robinet, se donne à la soif inextinguible de cette assemblée. La soirée n'est donc pas finie !

 

Un curieux personnage arrive, un béret vissé sur un crâne qui prolonge un visage rubicond. Dégingandé, pieds nus et un verre à la main, le curieux bateleur va haranguer la foule qui, du coup, cesse de manger. Le silence se fait et l'escogriffe se lance dans un prêche fort douteux. Il ne parle pas tout à fait la langue des gens d'ici. Un curieux accent, des mots qui ne sont plus usités parsèment son homélie. Les fidèles se recueillent ; les visages sont graves, le message porte.

 

J'avoue ne pas avoir tout compris de cette liturgie. Je repars sur la pointe des pieds. Il n'est pas question de perturber ces gens ; ils semblent avoir encore beaucoup à faire : de nouveaux plats viennent remplacer ceux qui ont été déjà avalés. Je me retire, fort d'une seule certitude : aucun des adorateurs de la dive bouteille ne risque l'hypoglycémie. Dans un coin, il me semble avoir reconnu l'ami Rabelais, il me fait un grand signe de la main, de l'autre, il tient, lui aussi, une coupe pleine.

 

Ainsi se passent les soirées de pleine lune quelque part en bord de Loire. L'eau continue de couler sur la rivière, celle-ci n'a pas oublié que, du temps de sa splendeur, elle était la route de tous les vins de France. Les gens d'ici s'en souviennent et continuent de célébrer ce don de Dieu et des vignerons. À la vôtre, et à la prochaine cérémonie !

 

Embouteillement vôtre.

La mise en bouteilles

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