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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La mule du pape

Sur les traces d'Alphonse Daudet ....

La mule du pape

 

Au pied levé

 

Il était un pape en Avignon qui aimait à aller rencontrer ses fidèles au hasard des chemins. Il enfourchait sa bonne mule et se laissait guider par ses fantaisies. C'est ainsi que, lorsqu'il croisait des ouailles, le saint homme les bénissait du haut de sa brave bête et leur octroyait toujours une belle et bonne prière pour leur rendre la vie plus belle.

 

Que cette histoire se déroule au bord du Rhône et non de la Loire n'a aucune importance. Cela prouve simplement que c'est le long des rivières que surgissent les plus belles aventures. Laissez-vous embarquer sur mon récit : il n'a d'autre ambition que de vous amuser et de vous distraire. Que Dieu me pardonne sa tournure impie !

 

Le représentant de Notre Seigneur des cieux sur terre était un brave homme, tout pape qu'il était. Il avait quelques manies et de jolis défauts qui faisaient de lui un humain dont on aime la fréquentation. C'est ainsi qu'il enfourchait sa chère mule en ayant toujours aux pieds des chaussons. Il voulait avoir le pied à l'aise quand il baguenaudait sur sa gentille monture.

 

Ce matin-là, c'était un de ces jours de septembre où l'air embaume la douceur d'un été finissant, il allait sur les chemins quand, sur le bas-côté, il aperçut un buisson couvert de fruits rouges et noirs. Il y avait là les plus belles mûres que le Créateur avait offertes aux gourmands. Notre Pape était de ceux-là.

 

D'un claquement de bouche, il demanda à sa chère Rossinante de bifurquer de sa route. La bête savait le penchant du saint homme pour tout ce qui se mange. Elle descendit prudemment un petit escarpement afin d'arriver auprès de ce trésor de la nature. Le Pape, habitué à monter en chaire, resta ainsi perché pour manger goulûment les plus délicieuses mûres qu'il eût jamais dégustées.

 

Il en avait plein la bouche ; ses mains se tachèrent vite du suc de ces merveilles, sa soutane n'échappa pas à l'orgie qu'il faisait là. Le brave homme était incapable de se contrôler : il engloutissait plus que de raison des fruits gorgés de soleil et de jus. Heureusement pour sa réputation, nul ne le vit en cette fâcheuse pratique.

 

Tout ce qui était à hauteur de cavalier était désormais dans l'estomac du représentant de Dieu sur Terre. Mais pour son malheur, Satan, lui-même, avait mis les fruits les plus noirs qui soient tout en haut du buisson. Le Pape ne put résister à l'appel du Malin et se dressa sur le dos de sa mule, qui jusque-là, comme elle en avait l'habitude, n'avait pas bougé d'un pouce.

 

Dressé ainsi, le gourmand était en mesure de prendre les fruits de la tentation quand il se prit à penser tout haut qu'il ne faudrait pas que quiconque passe par là et s'amuse à crier « Hue » en cet instant épineux. Pour son malheur, le brave ecclésiastique, habitué à prier à haute et intelligible voix, avait pensé de la même manière.

 

La mule obéissante s'était donc mise en route, laissant choir le gourmand au pied du buisson de sa gourmandise ardente. L'animal, sans doute lassé d'une si grande attente, prit le chemin d'Avignon et de son écurie, laissant le Saint Homme sur la bas-côté. Elle aussi avait faim ; elle désirait, c'est légitime, son picotin.

 

Notre Pape avait fait belle et grande chute. Il s'était assommé et avait perdu, une fois de plus, l'esprit. Il reposait benoîtement quand vint à passer une jeune demoiselle à l'esprit espiègle. Reconnaissant celui qui dormait ainsi, la soutane tachée, et les lèvres toutes maculées, elle ne put s'empêcher de lui faire farce à la hauteur de sa faute.

 

La coquine tressa une belle couronne d'épine qu'elle posa sur le front épiscopal, elle se barbouilla les lèvres de mûres et déposa un baiser maculé sur chaque joue de celui qui avait fait vœu de chasteté. Trouvant que la farce n'était pas allée assez loin, la drôlesse déchira la soutane du pauvre pape en un endroit qui pouvait laisser place à vilaines interprétations. Puis contente du vilain tour qu'elle venait de jouer, elle partit avant que le gentil pape ne se réveille.

 

Quelques minutes plus tard, le gourmand repu, retrouva ses esprits et se remit en chemin pour rentrer à pied jusqu'à son palais. Il devait sans doute être encore un peu étourdi par sa chute car il ne remarqua pas l'étrange accoutrement qui était sien. Les premiers chrétiens qui croisèrent sa route, se retinrent de rire au spectacle qu'il leur proposait . Ceux-là firent preuve de beaucoup plus de charité que les suivants qui rirent à gorge déployée à la vue du pape détroussé.

 

Ce fut un cortège bruyant et moqueur qui accompagna notre homme jusqu'au pied du palais. Tous se gaussaient de sa mine rubiconde, des deux traces de baiser et de sa soutane déchirée. Mais en ce temps-là, le pêché de chair n'était pas mis au ban de l'église. La couronne d'épine attestait que le Pape avait fauté en connaissance de cause et chacun était disposé à lui pardonner cette incartade si humaine.

 

Non, ce qui amusait tant le bon peuple, c'était les curieux chaussons qui complétaient le tableau. Tous de se pousser du coude pour montrer l'incroyable équipage du plus important personnage de la ville. Depuis ce jour, les chaussons du pape furent baptisés mules et serait un âne celui qui ne croit pas à cette histoire.

 

Je n'ai nulle envie d'en tirer une morale . La gourmandise ne devrait pas être péché capital mais bien don de Dieu, tout comme le plaisir charnel, du reste. Ce n'est pas de ma faute si les bons Pères de l'église traînent la patte sur ces deux aspects du droit canon. Quant à moi, pour retrouver un peu de force, je vais m'adonner de ce pas à l'un des deux péchés, si ce n'est aux deux, dont fut suspecté notre pape, pour peu que je trouve mule à mon pied !

 

Blasphèmement sien.

La mule du pape

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