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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne

Quand la Fraternité n'est plus dans cette République de l'indifférence !

Nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne

31 mars

Fin de la trêve hivernale.

 

Ils s’appellent Jean et Maria, un couple qui galère depuis toujours. Jean n’a pas aimé l’école, il l’a quittée tôt, trop tôt, sans formation ni beaucoup de bagages pour affronter le monde du travail. Il était issu d’une famille modeste : ses parents n’ont pas pu l’aider et la maladie a eu raison d’eux. Maria est arrivée tard en France ; elle a toujours peiné avec la langue, elle se débrouille plutôt mal que bien pour faire quelques ménages et récupérer un peu d'argent.

 

Ils ont deux enfants : José et Loana. Une folie quand on est précaire, un droit qu’on ne peut leur refuser sous prétexte que la vie ne leur a pas donné toutes les cartes. Maria aime ses enfants par-dessus tout : pour eux, elle accepte des boulots à n’importe quelle heure, fait des heures de trajet en transport en commun en échange de quelques pièces qui paient tout juste les frais engagés.

 

Jean cherche des missions. Il est souvent contraint de les refuser faute de pouvoir se déplacer. Pour bosser sur les chantiers, il faut un véhicule. Parfois, il reste de longues périodes sans travailler. C’est ainsi qu’il a pris de mauvaises habitudes ; il boit un peu trop ! Maria s’en désole : Maria ne sait plus comment le restreindre.

 

Les difficultés économiques s’accumulent pour eux. Heureusement, ils sont inscrits dans une association qui leur permet de manger chaque jour et d’emporter quelques surplus alimentaires. Sans cela, ils seraient dans une misère noire. Par contre, ils ne paient plus le loyer depuis plusieurs mois et n’ont pas pensé à demander de l’aide. Maria ne comprend rien aux formulaires à remplir et Jean n’est plus en état de se déplacer.

 

La situation s’est dégradée : ils ont reçu en janvier un avis d’expulsion de leur misérable deux pièces. Maria n’a pas réagi et Jean a déchiré le papier. La trêve hivernale s’achève ; il est 8 heures du matin et un coup de sonnette réveille la famille. Le serrurier ouvre la porte sans plus attendre ; un huissier signifie l’expulsion immédiate du couple.

 

Ils ont quelques minutes pour réunir des bagages dans une modeste valise et quelques sacs. Les enfants pleurent. Loana hurle quand elle comprend qu’elle ne pourra emporter sa grosse peluche qu’elle a gagnée dans une fête foraine, José donne des coups de pieds à l’huissier qui lui impose de laisser là ce petit vélo trouvé dans les monstres et que son père avait remis en état.

 

La famille se retrouve à la rue, sans amis véritables et n’ayant que des connaissances qui sont comme elle, dans la précarité. Jean et Maria ne songent pas à demander à leur association des conseils ; il se taisent, ils ont honte. Les enfants ne vont pas à l’école ce jour-là ni les suivants d’ailleurs. Ils trouvent refuge pour quelques nuits dans un squat ; les gens de la rue savent se donner la main.

 

Le signalement ne tarde pas. À l’école on s’inquiète vite, des parents d’élèves ont vu les enfants traîner dans un endroit louche et peu salubre. La procédure va extrêmement vite : la réputation d’alcoolique du père sans doute. En quelques semaines, les services sociaux sont saisis par des enseignants qui pensent bien faire. Ils aiment bien ces deux gamins qui ne posent aucun problème en classe.

 

Une enquête est rondement menée. Les enfants sont en danger. Les parents les entraînent dans des endroits où s’échangent drogues et mauvaises idées. Le père boit de plus en plus, la mère a cessé de faire des ménages. Ils n’ont pas de domicile, les enfants sont déscolarisés, il faut agir au plus vite.

 

Ce matin-là, une voiture de police arrive dans le squat. Les enfants sont pris en charge par une assistante sociale, ils sont conduits au foyer de l’enfance, pour leur bien, naturellement. Pour Maria c’est un drame, pour Jean c’est incompréhensible ; il n’est plus en état de penser lucidement. José hurle, Loana griffe un policier qui la repousse sans doute un peu brusquement ,par réflexe plus que par méchanceté. Jean frappe le policier, il est arrêté sur le champ.

 

Maria se retrouve seule, désespérée et entourée d’hommes qui sont ,eux aussi, dans une extrême solitude. Elle sent des regards concupiscents sur elle ; c’est du moins ainsi qu’elle les ressent. Son homme en cellule, ses enfants loin d’elle ; elle n'a plus de nouvelles . Elle est totalement désemparée, désespérée.

 

Maria n’a plus de ressources, elle n’a plus confiance en qui que ce soit. Tout autour d’elle, elle ne voit qu’hostilité et menaces alors qu’il n’y a qu'indifférence et ignorance. Elle a fui le squat ; elle n’ose plus se rendre dans l’association qui les aidait si bien : la honte d’être seule, d’avoir abandonné ses enfants peut-être ! C’est ainsi qu’elle comprend la situation !

 

Elle passe deux nuits à la rue, tend la main pour la première fois de sa vie. Elle se sent mortifiée : elle en oublie de demander de l’aide ; elle sombre dans le désespoir. Quelques hommes lui font des propositions honteuses ; elle ne peut supporter leur regard, elle ne peut accepter sa peur, sa honte, sa saleté, sa détresse …

 

Quand Jean sortira de prison, il ne retrouvera pas Maria. Il la cherchera quelques jours puis sombrera dans l’alcool. Il pensera qu’elle est retournée dans son pays sans même se poser la question du comment. Il se marginalisera encore plus, changera de ville et oubliera de revoir ses enfants.

 

José et Loana vont grandir au foyer de l’enfance. Ils seront ensuite baladés de foyer en institution, souvent séparés. Ils auront une scolarité chaotique : on ne peut s’en étonner. Ils ne sauront jamais que ce cadavre découvert dans la Loire du côté de Saumur est celui de leur mère. Elle avait passé trop de temps dans l’eau pour être identifiée.

 

Qu’est devenu Jean ? Un mystère ! Il fait peut-être partie de la longue liste des gens de la rue, morts dans l’indifférence. Ainsi vont quelques existences fracassées par l’ignorance, la malchance, la loterie de la vie. La loi sur le logement opposable : une belle fumisterie. La prospérité et la richesse de ce pays : une illusion pour beaucoup. Il y a des farces qui se font le premier avril au petit matin et qui ne font rire personne. Celle-là était des plus mauvaises !

 

Logement vôtre.

 

 


 

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Laure 31/03/2016 14:51

Billet nécessaire quoiqu' extrêmement pessimiste mais comment ne pas l'être dans cette société qui n'est plus union mais assemblage arbitraire de désunions ?
Je mets un lien en rapport avec l'actualité sur ce sujet du logement . S D F : comme cet acronyme , politiquement correct est affreux et représente une réalité si douloureuse:
https://reselparis.wordpress.com/2016/03/31/bientot-la-fin-de-la-treve-hivernale-publie-sur-lobs-le-290316/

C'est Nabum 01/04/2016 06:32

Laure

Si j'ai forcé le trait c'est que maintenant je rencontre des gens qui arrivent à cumuler tous les ennuis avec une rare malchance
ça existe ! C'est incroyable

Merci pour le lien