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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le miracle de l’Indien

La racontée bistrotière ...

Le miracle de l’Indien

 

Elles ont fait flèches de tous contes …

 

J’ai participé cette année à l’atelier-conte de l’université du temps libre ; manière pour moi de confronter ma pratique de bonimenteur à l’art plus complexe des conteurs. Edith et Joelle sont à la baguette. Chacune dans un genre différent : elles conseillent, guident, impulsent leur énergie afin que les conteurs et les conteuses en herbe trouvent leur propre chemin.

 

Il y a bien des manières de raconter des histoires. J’ai découvert à leur contact que c’est un art complexe, qu’il ne suffit pas de savoir son texte pour lui donner vie. Il y a la modulation de la voix, le jeu du corps, les silences et le regard. Il y a encore l’intensité que l’on peut donner à son récit, l’implication que l’on peut y mettre, le message que l’on désire transmettre rien que par la manière de dérouler son contenu.

 

Les leçons ont-elles été retenues ? Ce soir, c’est la « Racontée en public » dans une brasserie d’un quartier à la réputation incertaine. Avant que d’affronter pour la première fois un public d’adultes, avec mes coreligionnaires nous nous retrouvons pour une ultime séance. Je devine dans les rangs une certaine tension ; il y a quelque chose qui relève de l’épreuve finale, du passage initiatique. Mes camarades sont tendues comme des arbalètes.

 

Et là, c’est la désolation. Les gorges sont nouées, le texte se dérobe à des mémoires soudainement devenues volatiles. Les oublis sont nombreux, les erreurs grossières, les trous énormes. Je vois notre responsable en chef se décomposer, regretter le manque de travail, déplorer de n’avoir pas imposé plus tôt le choix du conte que chacun présentera.

 

Je garde le silence. Moi aussi je suis inquiet. Je m’ennuie ferme et redoute de le faire encore durant la soirée publique. Rien n’est pire qu’une histoire sans entrain, sans conviction. Entendre deux fois ces pensums me semble être au-dessus de mes forces. Les contes paraissent longs comme des jours sans pain, sans rythme ni intérêt. Qu’ils sont tristes aussi ! Je décide de changer mon fusil d’épaule : « Je présenterai une farce à la fin du programme pour alléger, si c’est encore possible, la représentation ! »

 

Il y a la nécessité de couper certains récits, d’en modifier d’autres, d’apporter quelques retouches pour sauver les meubles. Mais quelle peut être la valeur d’un changement fait à moins de deux heures de l’échéance ? Je crains le pire et je ne dois pas être le seul. Pourtant, il n’est plus temps de reculer ; il est l’heure d’affronter ce petit public qui a répondu à notre invitation.

 

Et, soudainement, tout change, tout bascule. Celles qui hésitaient, bafouillaient, se trompaient ou bien n’osaient pas, sont miraculeusement à l’aise. Toutes sont à la hauteur et même au-delà. Elles n’ont jamais été aussi entraînantes, aussi captivantes que ce soir. Je suis époustouflé par la métamorphose des conteuses amatrices. Les spectateurs leur ont donné des ailes : elles survolent leur sujet ; elles sont merveilleuses.

 

J’en viens même à redouter d’être le plus mauvais de la séance. Il n’y a pas de raison que ce qui se passe dans un sens ne puisse me jouer un vilain tour dans le sens inverse. Je commence à avoir le trac ! Pourtant, tout est fait pour donner de la légèreté à la Racontée. Bruno accompagne les contes de quelques notes d’accordéon ou bien de bruitages à la guimbarde. À lui seul, il installe un environnement propice au récit …

 

La séance s’achève. Toutes mes chères collègues ont brillé de mille feux. Je ne dois pas manquer la sortie. J’ai fait le choix de jouer le berlaudiaud, de raconter une farce avec mon air bête et mon accent beauceron. Je coiffe mon béret, je me charge de ma bourriche en osier et me lance dans mon numéro. Je pense l’avoir réussi moi aussi : je n’ai pas apporté de mauvaise note à la soirée ! Tant mieux …

 

Nous avons réussi notre pari. Personne n’est resté sur le bord du chemin. Ce rite initiatique, ce plongeon en public a été marqué du sceau de la réussite. Le miracle de l’Indien en quelque sorte. Qu’elles sont loin les hésitations de l’après-midi, les gorges sèches, les angoisses existentielles ! Cette fois, les sourires sont éclatants, le bonheur est palpable, la réussite totale.

 

Sous des applaudissements largement mérités, le groupe des conteur et conteuses salue et danse au son de l’accordéon. Il y a de la jubilation dans le fait d’avoir vaincu le signe indien, d’avoir osé ce défi. Le repas pris en commun sera à la hauteur de la joie que cette séance a procurée. Chants et partages figureront au menu de cette belle soirée à laquelle des spectateurs, tout aussi heureux que les artistes en herbe, ont souhaité participer. Que c’est bon d'avoir vécu pareil miracle !

 

Miraculeusement leur.

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kakashi 02/05/2016 13:19

Le Conte ou la Nouvelle sont des genres complexes, nécessitant parfaites maîtrises de la langue et des techniques narratives.
J'ai déjà entendu ces idioties là : "Tu souhaites écrire un Roman... Commence par des nouvelles, c'est plus facile... plus simple", comme s'il s'agissait d'un sous-genre ou d'une simple rédaction que l'on rendrait à son professeur de français au collège.
Charles Perrault, les Frères Grimm, Edgar Poe, Guy de Maupassant, Gustave Flaubert ("Trois contes", qu'il mit près de trente ans à écrire), Conan Doyle seraient ravis d'apprendre que ses deux genres soient rabattus au rang de "pacotille littéraire" de nos jours.
Il est nécessaire de les remettre aux goûts populaires, de les réactualiser.
Un grand bravo à vous et vos complices Nabum !

C'est Nabum 02/05/2016 15:24

Kakashi

Ce n'est pas moi qui prétendras le contraire
La nouvelle et le texte court sont fort complexes et demandent un précision d'orfèvre

Nous avons le bonheur de redonner à ce genre merveilleux ses lettres de noblesse

Merci à vous de l'apprécier