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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Tant-Belle

Il a bon cœur le Marc.

La fortune de rivière doit exister, nous l’avons croisée sur notre chemin. C’est une sorte de Bouteille à l’amer, un message qui n’est ni de détresse ni de tristesse qu'il nous fut donné de recevoir au hasard d’une rencontre. Des malotrus, gens ordinaires qui aiment à souiller nos rives, avaient laissé un carton sur le haut de la cale, rempli de leurs détritus qui ne pouvaient sans doute pas trouver place dans leurs affaires.

Un homme, un peu plus loin, rangeait sa poubelle. J'allai à lui pour lui demander s’il acceptait que j’y glisse les détritus de ces gougnafiers de passage. Il y consentit bien volontiers et ce fut le déclic de ce qui allait suivre. Marc, puisque tel est son prénom, nous pria de venir boire l’apéritif en sa demeure, magnifique maisonnette de pêcheur qui fait face à la courbe de Bouteille, ce lieu chargé d’histoire, si souvent raconté par Maurice Genevoix.

Marc me dit bien vite qu’il était conteur, qu’il racontait en berrichon,langue de sa région natale. La conversation prit alors une drôle d’allure, patoisée, parsemée de petits fragments de récits et de grands moments de bonheur. L’appariteur épiscopal qui passait par là vint se joindre à la tablée à laquelle s’était ajouté Jean-Philippe, un voisin, navigateur au long cours. L’équipage était au complet pour un voyage au pays des mots oubliés.

Marc voulut entendre l’histoire de la Croix Tibi qui se dresse à quelques centaines de mètres de sa demeure, face à la rivière. Je lui fis ce plaisir, manière de n'être pas en reste car l’homme avait plus d’une farce dans son havresac. Son voisin nous raconta alors son voyage à bord d’un voilier qui le conduisit de Turquie jusqu’à la Martinique : nous étions bien ridicules avec notre périple ligérien.

Il faut préciser que les deux hommes dépassent allégrement les quatre-vingts ans. La passion doit conserver. Pour Marc, c’est la chasse et ses chiens. Les murs de la maison sont couverts de trophées : ceux du chasseur qui tua de belles pièces, ceux de ses chiens qui remportèrent des concours. La manière dont cet homme aux yeux d’un bleu profond évoque la chasse est si belle, qu’on peut comprendre qu’il renonce le plus souvent à faire usage de son arme pour se contenter d’admirer l’animal qui passe devant lui.

Nous trinquons ; l’heure passe et nous nous savons attendus à quelques pas de là pour d’autres rencontres et un dîner gracieusement proposé par Patrick et Martine qui ont également invité des amis afin de partager nos récits. Marc se lève, il va chercher les deux livres de Jean-Louis Boncœur, son ami, le grand conteur berrichon. Il me fait lire les dédicaces ; il est fier de ce compagnonnage. Il cherche un texte en particulier, en patois, ça va de soi, qu’il veut nous ouvrir en guise d’au revoir.

C’est « Tant-Belle », un long poème à la gloire d’une chienne, compagnonne de vie d’un vieil homme. Les images sont magnifiques, l’émotion est palpable. Plus Marc avance dans sa lecture, plus il jubile de manier la langue de son enfance : il se délecte de retrouver des mots qui ne peuvent se traduire en français. Il se fait aussi sérieux et grave ; ce récit est aussi le sien.

C’est beau et nous sommes gagnés par l’admiration tandis que Marc perd son air espiègle. Les larmes lui montent aux yeux ; il évoque la fin prochaine de la chienne et du maître ; il pense à lui, il pense à sa vie qu’il partage exclusivement avec ses chiens. Il se fait grave, profond, touchant. Comment ne pas être ému ?

Nous devons partir et pourtant la gravité de cette lecture nous donne scrupules et regrets. Demain, avant d’embarquer, nous retrouverons sans doute Marc. La rencontre ne peut s’interrompre ainsi. Quel beau personnage ! Quelle belle rencontre ! Le voyage du Tacon nous a offert une fois de plus des moments d’exception. Merci la Loire, ceci n’est pas parole illusoire !

Conteusement sien.

Tant-Belle

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