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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La mère Paluche …

Le conteur s'accorde quelques libertés avec l'histoire ... Il n'est que passeur de mémoire !

La mère Paluche …

La mère Paluche …

La passeuse au grand cœur.

 

Il était une fois une brave femme, une passeuse de Loire que chacun ici surnommait la mère Paluche. Elle avait des mains aussi larges que des battoirs et elle eût pu tout aussi bien être lavandière que navigatrice émérite, allant d’une rive à l’autre pour le plus grand bonheur de ceux qui n’avaient pas envie de faire le détour pour prendre un pont ou bien désiraient simplement retrouver le plaisir ancestral de la navigation ligérienne.

 

La mère Paluche maniait la bourde avec dextérité ; elle connaissait son travers comme personne, menant toujours ses passagers à bon port même si, en la circonstance, il n’y avait pas de port mais des rives ordinaires : l’une donnait sur une plage accueillante et bienfaitrice quand les chaleurs survenaient, l’autre débouchait sur une auberge réputée qui proposait un petit service supplémentaire que nous garderons sous silence, dans la grande tradition des bordeaux d’autrefois.

 

La mère Paluche ne mangeait pas de ce pain-là : elle était passeuse et pas entremetteuse même si elle avait toujours un petit sourire en coin pour recevoir à son bord un client de ces dames. Elle avait dépassé, depuis belle lurette, l’espoir de séduire ceux qui étaient en manque d’affection ; elle était vieille : d’un âge qu’on ne cherche plus à définir. Ceux qui empruntaient ses services l’avaient toujours connue ainsi ; le vieillissement n’avait plus prise sur elle.

 

Un jour, il y avait bien longtemps, la mère Paluche avait transporté un étrange personnage : un vert galant, un homme mystérieux . Au milieu de la traversée, soudain, pour une raison inconnue de tous, il était tombé à la renverse dans les flots qui, ce jour-là, ne présageaient rien de bon sur l’issue de sa trempette intempestive. La mère Paluche n’avait jamais perdu un passager ; celui-ci n’allait pas inaugurer une liste macabre. Elle l’empoigna par le col et le ramena promptement sur son bac.

 

L’homme, en guise de remerciement, lui proposa d’exaucer trois vœux ; il était, vous l’avez deviné, un peu sorcier et capable de transformer le plomb en or tout en coulant comme une pierre quand il tombait à l’eau. La formation des sorciers a de tous temps été incomplète : celui-ci détestait davantage l’eau que le feu : c’était une particularité assez commune à ce genre d’individu.

 

La mère Paluche lui demanda des choses tout ordinaires. Elle n’avait pas de goût de luxe : les passeurs étaient, jusqu’à il y a peu de temps, des gens simples et non avides de richesses. Elle lui dit : « J’aimerais que celui qui s’assoit sur mon bateau ne puisse s'en relever que lorsque je lui en aurai donné la permission ! » La première demande parut on ne peut plus raisonnable au mage qui l’exauça d’un tour de bras. « Je voudrais ensuite que celui qui agrippe ma bourde s’en trouve prisonnier alors qu’elle se planterait au milieu de la Loire ! » L’homme devina une facétie, une mauvaise plaisanterie propre à égayer une traversée et y consentit sans difficulté.

 

Enfin, la mère Paluche se gratta une tête où les cheveux étaient clairsemés. »j’aurais envie encore que celui qui se fourre dans mon tablier ne puisse plus en sortir sans que je l’y invite. J’aime rester maîtresse en mon bateau, il ferait mauvais temps qu’un margoulin vienne me marcher sur les pieds et faire profession de mon petit commerce ». Le sorcier sourit de voir la vieille ainsi pleine de vitalité et du désir de ne pas rendre son tablier de sitôt. Il avait promis trois vœux et il devait reconnaître que ceux-là étaient parmi les plus simples qu’il ait eus à satisfaire depuis qu’il exerçait dans la corporation.

 

L’homme disparut non sans aller du côté du cabinet vert, répondre à un besoin que même les sorciers ne parvenaient pas toujours à satisfaire sans payer leur écot. La mère Paluche ferma les yeux sur ce travers très masculin. La braguette n’est pas toujours magique au pays des mages et des birettes. Les années passèrent, immuables et heureuses : la brave vieille continuait à faire la traversée plus souvent pour un sourire que pour deux sous sonnants.

 

Un jour pourtant, un homme étrange au teint blafard, portant large chapeau noir, vint entre chien et loup réclamer le passage alors que la vieille était bien décidée à amarrer son bateau. Elle n’avait jamais su dire non et pour celui-ci encore, malgré son air peu catholique, elle consentit à une ultime traversée. L’homme pour tout remerciement lui décocha un sourire sarcastique qui aurait dû éveiller la suspicion de notre brave vieille.

 

C’est au milieu de la rivière qu’il se décoiffa. Il avait une paire de cornes sur le front. La mère Paluche le reconnut aussitôt. Le Diable en personne était venu réclamer la passeuse pour la conduire sur l’autre rive. La vieille n’en parut pas troublée. Elle lui dit qu’il n’avait qu'à se lever pour venir la chercher si l’envie lui prenait d’agir ainsi. Le diable, malgré tous ses efforts, resta cloué sur le banc et la mère Paluche empoigna une bourde pour le gaffer comme plâtre.

 

Rossé, humilié, couvert de bleus, le diable réclama la pitié de cette diablesse et lui promit de la laisser sur terre pour une dizaine d’années supplémentaires. « Parole tenue », lui dit la vieille qui se débarrassa avec plaisir d’un si déplaisant passager. Les années passèrent et la mère Paluche, malgré le poids des ans, restait en place quand ses clients vieillissaient.

 

Dix ans passèrent comme un songe. Sans crier gare, le Diable revint, s’étant grimé en diablotin. Il était jeune, espiègle, d’humeur joyeuse et pourtant, sous les apparences du larron en foire, la vieille avait perçu les signes avant-coureurs du Maudit. C’est encore au milieu de l’eau que l’homme se dévoila pour réclamer sa prise. La mère Paluche, sans se démonter, lui dit « Puisque ma dernière traversée est venue, j’aimerais être pour cette ultime fois, passagère de mon bateau. Prenez la bourde et menez-moi sur l’autre rive !  »

 

La dernière requête d’un futur défunt se respecte surtout quand elle comporte ainsi une part de plaisir. Le diablotin mourait d’envie de mener la manœuvre : il s'exécuta avec délice. Il empoigna la bourde, ce grand bâton ferré et le planta au fond de l’eau tant et si bien qu’il se ficha dans le sable sans pouvoir en ressortir. L’homme, sans bien comprendre pourquoi et comment, se retrouva en équilibre au milieu de la Loire sur ce bâton, loin d’une embarcation où la bonne vieille riait aux éclats.

 

Le diablotin ne savait pas nager : il implora sa proie, lui jura de ne pas la saisir cette fois encore. Il fit pitié à la passeuse qui obtint, une fois encore, dix années de sursis sur cette terre. Chose promise, chose due, qu’on fût un bon chrétien ou bien un suppôt de Satan. La vieille reprit à son bord le pauvre garçon et récupéra la bourde. Elle venait de gagner une nouvelle parcelle d’éternité.

 

Les années passèrent et plus rien en semblait avoir prise sur la vieille femme. Elle continuait son ouvrage quand un client réclamait le passage. La chose était si rare maintenant qu’elle se faisait désormais un point d’honneur à ne point faire payer le candidat à la traversée. C’est ainsi que dix ans étaient passés comme dans un rêve et que ce jour-là une troupe de petits hommes étranges réclama le passage.

 

La mère Paluche comprit immédiatement que le Diable avait envoyé une escouade pour être certain de se saisir de la vieille. Elle sourit sous cape : elle n’allait pas se laisser tirer par le bout du nez, tout diables qu’ils étaient. C’est au milieu de la Loire qu’elle prit la parole en premier : «  Je vous ai reconnus, envoyés du Vilain. Vous êtes venus en nombre pour vous saisir de moi. Vous me faites grand honneur. J’aurais une demande à vous faire : j’aimerais que vous endossiez tous mon tablier ; ce doit être en votre pouvoir, il me semble, de vous fondre en une seule personne ! »

 

Les envoyés de Lucifer se firent prendre au piège. Ils se firent un seul pour endosser l’habit de la passeuse. La mère Paluche rit aux éclats, découvrant son unique dent. Son piège, une fois encore, avait fonctionné. Cette fois, pour ne pas être prise au dépourvu, elle exigea qu’on lui fiche à jamais la paix. Pour sortir de ce tablier, le Diable en personne accepta le marché. Il signa un pacte avec la vieille qui continue toujours à faire traverser les braves gens avec la bénédiction du Bon Dieu.

 

Mon conte se referme sur une vie éternelle. Si vous rencontrez la dame, restez debout et ne la contrariez pas. Elle ne s'en prend qu’aux mauvais diables : vous ne risquez pas grand chose.

 

Passeusement sien.

Photographie : République du Centre

Documentation : Un grand merci à Vardiaux de Loire

http://www.saintjeandebraye.fr/Acces-directs/Actualites/Hommage-aux-passeurs-de-Loire

La mère Paluche …

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Nos Pistes Cyclables 21/08/2016 10:47

J'avais l'espoir d'aller voir la mère paluche mais je crois que les anges l'ont emportée, car les diablotins ne pouvaient plus le faire... cela se passait dans les années 50 !
Et la passeuse [Hélène Caillard] était un personnage.
Le fonctionnement était particulier :
« La barge était reliée à un câble qui traversait la Loire. C’était un câble transversal auquel était accrochée une poulie. La barque ne pouvait pas aller vers l’aval, étant ainsi retenue . »

C'est Nabum 21/08/2016 18:23

L Hatem

Rassurez vous, il y a un nouveau passeur , un homme qui saura vous conduire pour deux euros. Surtout ne lui parlez pas de moi, il vous jetterait à l'eau !