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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Maurice et Jeanne

Carnet de rencontre

Maurice et Jeanne

La sérendipité réunionnaise.

 

Nous sommes à Bethléem. Non pas là où l’enfant de Marie vit le jour mais quelque part sur l’île de La Réunion. C’est un endroit perdu, un îlet comme ils disent ici, où des esclaves en rupture de ban se réfugièrent avant que des bonnes sœurs ne s’installent à leurs côtés en 1854 pour éduquer les jeunes filles et apporter consolation et réconfort aux adultes.

 

Le lieu est paisible, encore emprunt de la démarche des pionnières, même si depuis longtemps, tout n’est ici que ruine et abandon. Une cascade accorde fraîcheur et repos à ceux qui viennent encore honorer l’endroit ou simplement profiter de la beauté du site. Tous trouvent la sérénité en ces lieux. Les plus intrépides se baignent dans une eau glacée …

 

Un très vieil homme avance, courbé. Il marche lentement, assure chacun de ses pas sur ces cailloux ronds et glissants. Il protège ses yeux d’un soleil trop fort pour lui. Il est accompagné de sa nombreuse famille qui, à bonne distance de lui, batifole au bord du torrent. Il s’isole de son petit monde, s’approche de l’endroit où j’admire le paysage. Je vais à sa rencontre …

 

Nous nous saluons. Ses premiers mots sont difficiles à comprendre. Son créole n’arrange pas les choses, non plus que sa denture absente, son âge faisant le reste. Il parle vite, articule peu, il marmonne en fait et semble peu se soucier d’être compris. Petit à petit, pourtant, le courant passe ; il me serre la main, me touche le bras puis l’épaule. Je parviens enfin à comprendre une partie de son flot de paroles.

 

Maurice ne cesse de parler. Il évoque inlassablement la vie qui s’enfuit, son inquiétude de la mort, sa blessure récente, ce lieu auquel il tient tant alors qu’il vient de très haut dans la montagne. Il parle surtout de son île qu’il adore, des transformations qu’elle a subies. Les yeux dans le vague, il me dit ses inquiétudes : les abeilles se font plus rares, les sangliers ont disparu, les anguilles sont moins nombreuses et les écrevisses ont déserté la ravine. Il évoque la folie des hommes, les pesticides et l’industrialisation.

 

C’est du moins ce que je perçois de son discours. Je fais un grand effort de compréhension. Il me faut des trésors de concentration pour parvenir à décrypter le discours de ce vieil anarchiste sympathique. Il a 83 ans, le brave Maurice, et se soucie peu de me laisser parfois en plan. Son petit-fils vient s’enquérir de ce curieux personnage qui accapare ainsi l’ancien. Il me jauge, semble rassuré et me serre la main avant de retrouver les enfants pour qui Maurice est « pépé ! »

 

Maurice me parle alors de ce lieu qui pour lui est un endroit de pèlerinage, un endroit sacré dans son esprit. Il se fait grave, semble persuadé que c’est la dernière fois qu’il parvient jusque-là. Il me parle de sa fin prochaine, de Dieu, de son île. Je ne peux plus l’arrêter. Je devine qu’il me faut continuer ainsi à lui accorder toute mon attention. Il n’a pas si souvent un auditoire !

 

Il poursuit. C’est un moulin à paroles et à mémoire. Il se fait sentencieux. Parle du 20 décembre 1848, jour de l’abolition de l’esclavage. Il raconte le franc CFA, les anciens francs, les nouveaux, l’euro et ce pouvoir lointain qui impose règles et interdictions. Il se fait vindicatif:l’anarchiste a encore de l’énergie ! Il ne lâche rien …

 

Soudain, sans que je sache pourquoi et sans que je lui aie donné la moindre indication de l’endroit d’où je venais, il me parle de Jeanne d’Arc. L’héroïne est une amie pour lui. Il parle de la délivrance d’Orléans, de son martyre à Rouen. Il maudit les Anglais d’avoir commis ce crime abominable … J’essaie de lui glisser que je vis à Orléans ; il ne m’écoute pas, il est en communion avec la sainte.

 

La France qu’il respecte se résume à cette figure historique. Il sait tout de son destin ou du moins de la version qu’on a dû lui enseigner ici. Je comprends mieux pourquoi j’ai découvert une statue de Jeanne dans une petite église,perchée sur les hauteurs dans le cirque de Cilaos. Elle est icône et image tutélaire pour protéger Maurice et les siens du Volcan.

 

Je laisse Maurice aux siens. Il s’en va, claudicant, digne et magnifique. Il est porté par sa foi. Une étrange chose qui m’amuse tout autant qu’elle m’interroge. Maurice semble tenir par la main un fantôme qui l’accompagne dans ses pensées : une petite bergère née en un temps où la Réunion était une île vierge. Voilà un personnage extraordinaire ; il mériterait d’être l’invité d’honneur des fêtes johanniques plutôt que les jocrisses habituels. Un ange passe... tout ceci n’est qu’illusion !

 

Johanniquement sien.

Maurice et Jeanne

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L. Hatem 29/08/2016 05:08

Mais l'île vierge, avant l'arrivée des 500... n'était-elle pas habitée déjà par des indigènes ? Ou bien elle était vraiment vide...

Maurice a l'âge de mon père... sauf que le mien a d'autres maladies que celles de Maurice, il marche droit, tout en bricolant et en jardinant, il monte et descend tous les jours 7 étages... Dieu merci !

C'est Nabum 29/08/2016 05:53

L Hatem

À partir de 1 500 l'île fut parfois un lieu d'accostage pour des navires en mal de ravitaillement. La difficulté d'y trouver un port naturel ainsi que la présence du volcan ont du dissuader les installations.
Ensuite il y a eu bataille entre anglais, français et portugais pour s'approprier le rocher quand le délire colonial a débuté