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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Escaliers

Texte inspiré par les photographies du club Photo de La Source

Escaliers

Pied de nez de marche.

 

 

 

Escaliers

Qu’il monte ou qu’il descende, l’escalier a toujours tenu la rampe, contrairement à l’échelle qui parfois est bien trop courte pour prendre de la hauteur. Hélas, quelques margoulins sont sans doute venus dérober le mien ; je le pensais secret ; je découvre avec effroi que désormais, il donne sur le vide. Son absence est une cruelle évidence. Un escalier qui ne mène nulle part et, qui plus est, se dérobe à nos pas tout autant qu’à la vue, ressemble étrangement à une fosse commune.

 

Je fais le nez, bats la semelle, ses marches me manquent, elles qui savaient me hisser, rehausser mon esprit, me faisant passer des paliers tout en me permettant ainsi d’échapper à la spirale infernale de mes médiocrités insignes. Mon escalier distribuait des bonnes cartes à défaut des étages, tous pris en otage par une pensée bas de plafond. Il aurait fallu un tour de vis, une ascension sociale, un colimaçon à double révolution pour éviter la chute finale. Rien de tout cela ne me fut proposé : je tombais dans le vide, je me perdais dans les profondeurs des oubliettes …

 

L’escalier m’a mené par le bout du nez, il m’a fait marcher, me promettant des jours de gloire, des podiums illusoires. Je me hissais, me haussais sur mes ergots, m’évadais de ma cage pour regarder le monde d’un peu plus haut. J’étais dans l’erreur, voilà un escalier qui ne voulait pas me rendre service. Il se moquait, le fourbe, refusait de me tendre une main secourable ou simplement courante ; il se dérobait pour que je me prenne les pieds dans la moquette.

 

Après avoir fait une main courante, peut-on porter plainte contre un escalier ? Les juges du barreau se sont longuement penchés sur la question. Le parquet bruissait de ce débat de fond, le code pénal avait besoin d’une révision à grande échelle pour permettre de poser le pied sur cette éventualité. Mais après ? Que faire ? Peut-on entendre un escalier dans le giron de la justice ? Comment le mettre sous les verrous ? Sera-t-il possible de l’élargir pour bonne conduite ? Doit-on lui faire signer la liste d’emmarchement ?

 

Comment défendre un escalier qu’on a pris la main au collet ? Voilà une autre question qui tourne en rond. Qu’un avocat à l’esprit en escalier se lance dans sa réhabilitation et aussitôt son client a la place d’honneur, exige des égards, réclame tapis rouge pour couvrir ses fautes. Lui qui auparavant grinçait, se monte désormais du col et sans le moindre bruit. C’est l’effet mécanique de ce comportement trop déférent à son égard quand le balustre lui monte à la tête !

 

Si l'échafaud aime à user de l’ascenseur, l’escalier se contentera de débouler, de ruer dans les brancards, de mener à la coursive, de contourner les obstacles. L’escalier est retors, torve, vicieux tout autant que sinueux. Il aimerait descendre dans les bas-fonds, mener à la salle des tortures, conduire tout droit vers l’enfer. Il en a assez de tutoyer les étoiles ; ses rêves sont faits de glissades, de rampes que l’on prend pour des pistes de luge.

 

L’escalier se replie, il nous fait le coup de l’escargot, il rentre dans sa coquille. C’est mécanique, on ne peut rien contre cette réalité. Lui qui m’a si souvent transporté, élevé, guidé, s’est ménagé une porte de sortie. Sa fuite était prévisible, il s’effondre, disparaît, s’évanouit dans les abysses de mon délire. Je le montais jadis quatre à quatre, je découvre, atterré, qu’il refuse les trois huit, préférant le dépôt de bilan à sa condition passée. Il me laisse sur la paillasse.

 

Ainsi c’est mon escalier de lui-même qui a tiré sa révérence ; il a filé à l’anglaise. Partant sous d’autres cieux, allant au diable unir sa destinée à une corde à nœuds et fumer tout son saoul de chanvre. Me voilà adossé au pilier ; cette trémie devenue inutile . Je suis au pied d’un vide qui ne se comblera pas. Je ne peux plus prendre de la hauteur. Ma condition de vermisseau s’impose à moi, je suis au ras des pâquerettes.

 

Je suis contraint devant cette triste vérité de me passer de points de suspension. Il n’est pas envisageable de lorgner vers le ciel. Le plus délicat sera sans doute de réussir ma chute, de poser le point fatal au pied de la lettre. C’est ainsi que les mots eux-mêmes se dérobent à moi, je suis devant un trou de mémoire qui laisse présager des lendemains qui déchantent. C’est la débandade, la grande dégringolade. Je m’écrase lamentablement. Le point sera ultime, la marche funèbre.

 

Escalatoirement sien.

 

Illustrations Sanctuaire à Lalibella en Ethiopie de Rémy BERNARD

Canal de Lourquede Danièle HECHINGER

Château de Murol Carine Branger

Escaliers

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