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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Comme un cheveu dans la soule

La quadrature du Cercle ...

Comme un cheveu dans la soule

Le conteur se prend les pieds dans le gazon.

 

Mon lien avec le rugby s’est distendu au fil de ces années passées loin des terrains. Les têtes changent et, très vite, l’ancien que je suis passe pour un dinosaure ou bien un total inconnu. Il faut accepter cette réalité sans vouloir tenter le Diable ou simplement vouloir le prendre par la queue. C’est pourtant ce que j’ai accepté de faire ce vendredi soir, en répondant favorablement à une sollicitation d’un ami en kilt écossais.

 

Il faisait un froid à ne pas mettre un va nu-pieds dehors , c'est pourquoi, sous les grandes tentes, des bénévoles prévenants avaient installé de la moquette pour que je puisse arpenter l’endroit en tenue de scène. Curieuse exigence dans un environnement où les crampons habituellement foulent la place. C’était sans doute pour rappeler à mes anciens joueurs les séances de jeu au pied que je leur faisais subir sans chaussures ni chaussettes en début de saison.

 

Combien se les rappelaient-ils ? Je ne sais. Les anciens étaient bien moins nombreux que les nouveaux venus, jeunes gens qui me regardèrent sans doute avec étonnement. Ma dégaine devait faire tache dans cet univers ovale. Qu’importe, je pensais avoir encore assez de vieilles connaissances pour sauver la face dans ma prestation.

 

C’eût été possible si les revers de la fortune n'étaient venus se mettre en travers de ma destinée. Le programme prévoyait que le conteur devait se glisser entre deux groupes de rock. On ne peut prévoir environnement moins adapté à la tradition de la racontée, qui exige un climat plus sage. Tout autour, le marché de Noël battait sa ripaille et son vin chaud ; excès de boisson et conversations bruyantes obligés.

 

Pour arranger le tout, mon micro HF trouva fort opportun de renoncer à fonctionner à cause du froid glacial. C’est donc à tue-tête que je devais déclamer pour les quelques oreilles qui purent m’ouïr. Elles avaient bien du mérite car derrière moi se tenait la balance du groupe suivant. Un contexte parfait pour se faire entendre et donner un peu d’émotion ! Imaginez un conférencier venant développer son exposé dans une taverne bavaroise et vous aurez une exacte idée de ce cheveu dans la soule que je fus ce soir-là.

 

Je m’égosillais, perdant ainsi l’émotion qui, habituellement, passe dans mes contes. Plus j’avançais, plus j’avais le sentiment d’un ridicule qui, non seulement, vous décourage, mais vous humilie au plus haut point. J’avais bu la coupe jusqu’à la lie et je ne pensais même pas à proposer mes livres à la curiosité de tous ces gens qui n’en avaient strictement rien à faire. Je repartis comme un voleur, rangement prestement mes affaires et filant discrètement, le cœur gros et l’âme en peine.

 

Il ne faut pas se tromper d’environnement. Je l’ai découvert à mes dépens et, en dépit de l’affection que j’ai toujours pour ce club, je doute fort que mes bonimenteries trouvent leur place dans les murs de l’Estanquet. Il faut se résoudre à comprendre que ce genre ne convient guère à la tranche d’âge de ceux qui pratiquent un sport collectif.

 

J’en éprouvai une grande amertume ; il me fallait glisser par écrit ce ressentiment dont je suis le seul responsable. Je n’avais pas à accepter de faire ainsi le guignol dans ce contexte trop festif pour moi. La leçon m’a été donnée par ceux à qui, plus d’une fois, je la fis à propos de l’art complexe de manier le cuir. C’est curieusement dans les vestiaires tout proches que j'avais fait l’apprentissage de l’art oratoire. Les joueurs avaient alors la délicatesse de m’écouter : un cadeau qui n’était pas au programme de cette étrange soirée.

 

La vie est ainsi faite de faux rebonds et de coups du sort. Je venais de prendre un terrible plaquage sans ballon ; je n’avais plus ma place dans cette joyeuse mêlée. Je fis un habile cadrage, débordement par la périphérie et sortis en touche sans un applaudissement. La troisième mi-temps n’était pas pour moi. J’avais pris un méchant coup au moral !

 

Ovalement leur.

Comme un cheveu dans la soule

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