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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum , nil Ligeris a me alienum puto .

J’ai honte !

Je n'ai jamais dissimulé d'argent dans un Paradis Fiscal ni demandé un dépassement d'honoraire à mes élèves ...

J’ai honte !

Fonctionnaire je fus …

 

Les temps sont venus du grand règlement de compte, de la curée généralisée, de l'hallali contre les pauvres fonctionnaires. La droite revancharde, celle qui fréquente les donneurs d’ordre et les grandes fortunes, va tailler des croupières à ceux qui sont la honte de notre nation, l’indignité absolue, les parasites honteux. Et je dois à la vérité de vous avouer que j’en fus !

 

Oui, messieurs les bien-pensants, je fus fonctionnaire et pire que tout, enseignant : la pire engeance qui soit, celle qui ne travaille que six mois de l’année et tout juste 20 heures par semaine dans l’esprit de ceux qui vont poser une main de fer sur le pays. Alors, je profite de l’occasion qui m’est encore donnée de m’exprimer librement pour faire la liste de toutes mes turpitudes alors que j’étais censé œuvrer pour la nation à ses frais.

 

Oui, grandes furent mes fautes et mes dérives. J’ai honte mais il convient de vous livrer sans fard ni mensonge la triste réalité qui fut la mienne durant cette carrière de privilégié, d’éternel profiteur, de vacancier à plein temps. Que les âmes sensibles, les contribuables imposés encore quelque temps sur notre infortune, les professions libérales passent leur chemin ; ce qu’ils vont lire ici leur sera, sinon insupportable, pour le moins totalement inimaginable.

 

Tout d’abord, c’est très tôt que j’ai pris le mauvais chemin. J’ai choisi cette activité éminemment rémunératrice, non par goût de lucre, ce qui eût été pardonné dans votre monde, mais -je ne sais si je peux avouer ce crime absolu-par vocation. Voilà, le pavé est lancé dans la mare croupie des motivations obsolètes. Je suis entré dans la carrière pour reprendre le flambeau que m’avaient confié des maîtres exemplaires, tous militants de l’école Freinet, des gens qui s’étaient engagés dans un combat pour l’égalité des chances, la culture et la laïcité.

 

J’ai été un pur produit de l’Ecole Républicaine et j’ai voulu rendre ainsi ce que j’avais reçu en héritage. Motivation dérisoire, engagement idéologique, utopie sociale, je sais que vous ne pouvez comprendre pareilles hérésies. Je vous en demande humblement pardon. Car non seulement, ce sont ces raisons qui ont guidé mes choix, mais en plus, ce fut de manière désintéressée. Je sais que ce mot écorche vos oreilles mais j’ai choisi de ne rien vous dissimuler de mes travers.

 

Je n’ai donc jamais travaillé pour vos enfants : les chers petits chérubins, ceux des écoles de centre-ville, des classes privilégiées et des écoles privées. Je suis toujours allé semer la mauvaise parole, l’esprit de rébellion dans les quartiers difficiles auprès des adolescents en rupture ou bien en échec, en situation de handicap ou bien à la rue. L’argent que me versait l’Etat l’étant à fonds perdus pour un public qu’il convient de laisser à l’abandon. J’ai pensé changer le cours des choses, briser la malédiction de la naissance ; je vous en demande pardon. Il convient de laisser croupir cette jeunesse : celle qui doit constituer votre variable d’ajustement pour abaisser toujours plus les salaires et les droits de ces misérables qui n’ont d’autre ambition que d’être ouvriers ou employés.

 

Je n’ai pas hésité à payer, non seulement de ma personne, mais également de mon temps et de mon argent personnel. Bien sûr, dans votre monde, cela relève de la faute professionnelle, mais j’ai sciemment donné du matériel, offert des livres, payé des sorties sur mes fonds propres, faute de pouvoir obtenir le budget pour le faire. J’ai même parfois voyagé en fraude avec des élèves, faute d’avoir pu obtenir les bons de transport. Mais oui ! Je pensais ainsi rétablir une égalité que vous combattez de toutes vos forces. Je ne savais pas que j’agissais mal.

 

Pire que tout : j’ai donné de mon temps. Des dimanches, oui, c’est horrible ; j’ai parfois consacré le jour du Seigneur à encadrer des groupes d’élèves dans des actions culturelles ou des sorties lointaines. Que j’aie pu préférer mon travail à la grand messe est déjà un crime, mais que ce fût sans obtenir rémunération complémentaire doit vous paraître inconvenant. Sachez que c’est pourtant ainsi dans ce métier de fainéants.

 

Je ne vous raconte pas les petits désagréments que chacun a connus dans ce curieux métier. Un véhicule abîmé, des objets de valeur disparus ou bien cassés, la nécessité d’acheter soi-même ordinateurs, livres, documents, matériels divers. C’est impensable au pays des notes de frais, des frais de déplacements, des cadeaux et des dotations en tout genre. Pour les parasites, les ondes sont brouillées …

 

Souvent, comme beaucoup de mes collègues et moins encore que les instituteurs du primaire, je fus sollicité pour encadrer des associations, des centres de vacances, des stages. Parfois dédommagé, souvent bénévole, j’ai pris la place d’un vrai professionnel de l’animation, un éducateur sportif ou un animateur. Je me rends compte maintenant à quel point j’ai mal agi et je comprends votre courroux. Dans votre monde, on ne fait jamais rien pour rien. Votre dédain doit venir de cet insupportable mépris de l’argent. Comment redresser la France avec des gens si peu vénaux ?

 

Alors, n’hésitez plus une seule seconde. Videz tous mes semblables, débarrassez l’état de ces inutiles, dégraissez le mammouth ! N’y allez pas de main morte : des gens comme moi n’ont rien compris à la société de vos vœux. Pire même, nous sommes tous d'indécrottables mécréants qui pratiquons la charité, la générosité et l’altérité sans jamais mettre les pieds dans vos églises. C’est à vous décourager d’être bon catholique en versant scrupuleusement des dons défiscalisés. Nous sommes des gens à éliminer, nous donnons du temps mais pas d’argent. Quelle horreur !

 

Allez. Sus aux fonctionnaires, mort aux enseignants ! Crachez sur nous, humiliez ceux qui sont en place. N’hésitez pas ; c’est bien pire engeance que vous. Vous seuls, n'est-ce pas, croyez être dans le vrai, libéraux cupides, entrepreneurs avides, politiciens corrompus. Vous pouvez nous diffamer, nous rayer de la carte. Jamais, jamais, vous ne parviendrez à être réellement utiles au pays. Vous vous servez et oubliez de servir, sans jamais avoir honte.

 

Fonctionnairement leur.

J’ai honte !

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L'enfoiré 24/12/2016 10:04

Bonjour Nabum
Voici ma version sous le même titre. J'en avais ébauché les prémisses sur Avox.
http://vanrinsg.hautetfort.com/archive/2016/12/24/j-ai-honte.html
Joyeux Noël

C'est Nabum 24/12/2016 11:00

L'enfoiré

Très bon travail comme à chaque fois

Je partage pour donner plus de visibilité à votre texte
Bravo et joyeux Noël

L'enfoiré 14/12/2016 12:26

Bonjour,
"Faire un métier par passion" excuse tout.
Prendre son pied, comme on dit.
Ceux qui ne l'accepte, il faut parfois y trouver de la jalousie

C'est Nabum 15/12/2016 09:41

L'enfoiré

Mes articles voguent au gré de mes lecteurs
Quand d'autres font commerce de la Loire sans honte ni modération, je laisse dériver mes divagations au fil de l'eau

L'enfoiré 15/12/2016 08:34

Absolument, je vais reprendre si vous me le permettez, dès samedi, un de vos vieux articles, et je compléterai l'idée de billet en le complémentant la semaine prochaine. Je préviendrai évidemment. Bienvenu dans le club des retraités. :-)

C'est Nabum 14/12/2016 16:40

L'enfoiré

Je suis donc absout

Merci

Joseph 12/12/2016 11:45

Dis moi combien tu gagnes je te dirais si tu comptes...

http://educationdechiffree.blog.lemonde.fr/2013/01/24/le-salaire-des-enseignants-francais-a-la-loupe/

La France est un pays vieux géré pour et par les vieux, elle se fout de sa jeunesse et de l'instruction publique.

C'est Nabum 12/12/2016 12:48

Joseph

Tant que l'argent restera la seule valeur qui compte, ce pays mais aussi la planète risquent la mort lente

Kakashi 12/12/2016 08:42

Apparent...

Kakashi 12/12/2016 07:53

De telles dévotions en valaient-elles la peine ?
Mirez-vous dans le miroir, puis les yeux dans les yeux posez ces paroles au visage apparant, franchement, sans grimacer.
Il faut de nos jours, avoir la vocation bien accrochée au grtesque pour rejeter l'évidence :
C'est le professeur qui est exclu, non plus les élèves !

C'est Nabum 12/12/2016 10:44

Kakshi

Faire un métier par passion sous les quolibets de ceux qui ne pensent qu'à l'argent c'est insupportable quand en plus c'est désormais avec l'hostilité programmée de son public, ça devient impossible
Un grand merci à ceux qui méprisent à ce point les enseignants