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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le pont suspendu.

 16 janvier 1985  à 7 heures 45

Le pont suspendu.

Le gel a eu raison de lui.

 

Mon Dieu, que j’en ai eu de crainte et de peur à l’idée de traverser ce pont ! Un jour, le 16 du mois de janvier à 7 heures 45, celui qui m’avait fait trembler, succombait à son tour sous le froid sibérien qui s’était abattu sur la Loire. Je n’habitais plus mon village d’en-France mais la nouvelle m’était arrivée comme un coup de poignard. Étrangement, je regrettais déjà celui que j’avais tant détesté.

 

Je suis né au sud de la Loire, fierté qui m’a longtemps permis de me considérer supérieur aux affreux, nés de l’autre côté. Il y avait pour moi un parfum de liberté, de soleil, de vacances de ce côté-là. Ne cherchez pas à comprendre les raisons de cette volonté de me distinguer ainsi ; les enfants sont ainsi constitués qu’ils se construisent une mythologie à trois sous avec de tout petits riens.

 

De l’autre côté donc, il y avait Saint Père-sur-Loire, petit village qui, dans mon esprit, ne pouvait se passer de la grande ville d’en face. Il est vrai qu’à part un café, il n’y avait aucun commerce au nord. Quand j’étais vraiment petit, nous allions le dimanche rendre visite à des amis en empruntant le pont à pied. Ce fut sans doute là que je développai ma phobie pour cet ouvrage d’art.

 

Le trottoir y était étroit, très étroit. Le pont était suspendu ; il était pour moi vivant : il respirait, il bougeait. Je ressens encore à son évocation la vibration et le souffle provoqués par les poids lourds. J’en tremblais d’effroi sans oser me plaindre. Avoir peur d’un pont, quelle stupidité ! Pire que tout encore : à chaque pile, il fallait que les piétons descendent du trottoir et passent sur la chaussée. C’était un autre moment d’angoisse : les voitures allant à vive allure en une époque où la vitesse n’était pas limitée.

 

Le pont suspendu.

Et puis, il y avait la Loire, en-dessous. Je la redoutais uniquement à cette place. La rambarde était faite de barres métalliques ; la rivière semblait toute proche, elle m’attirait, elle m’envoûtait, elle m’aspirait. Autant de la rive, elle était accueillante et docile, autant de ce pont et surtout en approchant de l’autre rive, elle était sombre, forte, menaçante. Quand les eaux forcissaient, la peur se décuplait plus encore ; le bruit des flots venait se mêler aux grincements de l’armature métallique de ce maudit ouvrage d’art.

 

Les premiers pas sur l’autre rive était une libération. Nous passions alors tout près de ces câbles qui venaient se figer dans deux gros blocs de béton. Ce pont était beau ; il était plus encore inquiétant ! Il me fallut le dompter, surmonter mes tourments de piéton quand, cette fois, c’est à bicyclette que je le franchis, J’étais sur mon vélo bleu : un Peugeot, fier routier qui se prenait pour un coursier. Mais le jeune cycliste n’en menait pas large quand il allait seul sur ce tablier instable.

 

Longtemps, le sud resta mon unique terrain de jeu. Le pont était une entrave à l’exploration de l’autre rive. Seule la drague nous poussait à oser le franchissement pour aller éprouver d’autres sensations. La drague était à environ trois cents mètres en aval du pont. Il y avait là un tank allemand, quelques vieilles carcasses rouillées, vestiges d’une retraite précipitée et les fameux câbles de la drague.

 

Si je n’en menais pas large pour franchir le pont, je n’avais par contre aucune appréhension à jouer avec la mort en passant sous le terrible câble de la drague quand,soudainement, il se tendait pour ressortir du fleuve une pelle monstrueuse remplie de sable. Le danger était présent et je l’ignorais souverainement. Je n’étais pas seul à jouer ainsi le trompe-la-mort avec cet appareil du diable …

Le pont suspendu.

Le bonheur était sans pareil quand nous nous glissions sous la grosse pelle qui remontait son sable captif. Elle dégoulinait d’eau qui se libérait de ce piège en nous offrant une douche qui nous réjouissait. Après avoir eu notre compte d’émotion et d’eau de Loire, nous faisions moins les farauds quand il fallait à nouveau franchir le redoutable monstre métallique.

 

Ce n’était ni glorieux ni très malin. Les enfants sont parfois inconscients et, à d’autres moments, porteurs de craintes inexplicables. Le pont était mon ennemi, la drague mon amie. Curieuse inversion des valeurs et des risques. Aujourd’hui, l’un et l’autre ont disparu. Un pont à la ligne plus élégante a remplacé celui qui s’est couché dans la glace, brisé par le froid et les faiblesses de son armature. Jamais, il ne remplacera celui qui se dressait plus haut dans le ciel et venait faire ombrage au château. La nostalgie se moque bien des critères esthétiques.

 

La drague a cessé de creuser le lit de la rivière. Elle a bouleversé la répartition des eaux en cet endroit. Le vieux port de Saint Germain, sur la rive sud , s’est totalement ensablé ; le chenal étant passé de l’autre côté, là où des années durant, la grosse pelle avait creusé le lit de la Loire. L’enfance se moque de ces détails ; elle avait trouvé son épopée dans la méchante bête dévoreuse du fleuve. Ainsi allait la vie en mon village d’enfance. Aujourd’hui l’eau continue de couler, mais c’est sous un autre pont, un pont sans émotion aucune !

 

Traversement sien.

Le pont suspendu.

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