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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Les briques noires.

Note de lecture

Les briques noires.

Étrange construction romanesque

 

Un ami a conçu un étrange objet littéraire non identifiable. Dans pareil cas, on aime à désigner du vocable « roman » ce qui, à bien y regarder, n’en est peut-être pas un. Mais qu’importe l’étiquette pourvu qu’il y ait le plaisir de la lecture. Là encore, il y a bien des manières de trouver son compte dans cet exercice périlleux et, avec ce livre en particulier, je dois dire que je fus servi.

 

Il y a d’abord le style. Chatard Michelarmand est avant tout un artiste, un peintre, un photographe, un plasticien. Il a promené son regard dans bien des expressions artistiques ; jamais en repos, toujours en quête d’une nouvelle forme, d’un nouvel éclairage. Le livre fut naturellement une envie de plus pour ce gourmand de la forme.

 

C’est donc là qu’il a su provoquer ma curiosité et même parfois mon envoûtement. Comment avait-il pu oser pareille construction éclatée faisant de son récit un joyeux patchwork foutraque à différents niveaux de lecture ? J’en restais sans voix, allant alternativement de l’agacement à l’admiration mais ne pouvant me sortir de sa toile d'araignée merveilleusement tissée pour attraper ses lecteurs.

 

Il installe un plan en abyme, une construction dans laquelle il fait place à sa correctrice, lui ouvrant ses pages, lui accordant la parole. Un autre niveau de lecture : Pirandello convoqué en Sologne pour ajouter à l’étrangeté de l’œuvre. Les phrases courtes, ciselées, l’éclatement du récit, la confession plus que l’action et le tour est joué. Ça marche.

 

Il y a ensuite les interrogations. Comment peut-il oser ? On devine qu’il se livre sans pudeur, qu’il dévoile et sans doute dénonce. Il y a du règlement de compte tout autant que de la confession, des piques mais aussi des regrets. Le roman se fait biographie tout en s’accordant la délicatesse de la fiction. Le lecteur s’égarant alors à démêler le vrai du faux, le vécu de l’imaginaire.

 

J’ai dit cet étonnement à des personnes connaissant bien notre lascar. Elles ont reconnu, elles aussi, avoir ressenti à la fois un malaise et une étrange attirance à la lecture de ses briques noires qui ne sont pas des petits cailloux laissés sur le chemin pour nous éviter de nous perdre. Bien au contraire, ce diable d’homme veut nous égarer dans les bois, entre genêts et bruyère. Il y a réussi.

 

Il y a enfin l’héroïne, la femme ! Celle qui fuit, se dérobe, caprice, ment, réclame, invente, s’émancipe, détruit et fait languir. C’est terrible, c’est énervant, c’est insupportable ! Le lecteur se prend à vouloir lui donner une fessée. Le portrait est sans concession, d’une précision au scalpel ou bien à la gouge. C’est d’ailleurs le mot qui m’est venu à l’esprit : quel goujat! Il ne lui passe vraiment rien …

 

Une fois encore, c’est un leurre. La fiction a repris le pas. Il nous a menés par le bout du nez en décrivant celle qui lui fit la même chose. Le lecteur n’a pas lâché cette étrange chose ; il s’est fait avoir : il est allé jusqu’au bout entre indignation et admiration, colère et amusement. Ce n’est certes pas un roman mais plutôt une performance au sens artistique du mot, un défi aux conventions et aux bonnes manières. C’est encore une belle expérience de lecture qui ne laisse pas indifférent.

 

Je ne puis vous garantir l’adhésion. Je sais des lectrices qui furent rebutées. Ce n’est pas un livre qui se livre. Il faut l’apprivoiser sans chercher à le dompter, le prendre et l’accepter sans vouloir comprendre et tout apprécier. C’est une lecture urticante, elle gratte, elle énerve, elle fatigue et elle intrigue. C’est un peu comme une promenade à travers bois et bosquets, taillis et étangs en Sologne. Tout n’est pas aisé, il faut accepter les ronces et les épines, les fossés et la boue avant que de jouir du spectacle.

 

Bonne lecture à vous si vous avez l’âme aventureuse et un peu de mansuétude pour notre homme. Il en a fait un peu trop. Mais ce trop est justement son regard sans illusion qu’il pose sur la femme et sans doute sur l’écriture. À moins, naturellement, que je n’aie rien compris !

 

Énigmatiquement sien.

Les briques noires.

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