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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Du fond de la bîme …

Bonimenterie 031

Du fond de la bîme …

 

La main tendue.

 

 

Il était une fois deux frères qui vivaient en bord de Loire. Parfaitement inséparables, ils n'avaient d'autre plaisir que de sillonner la rivière, chacun sur sa petite place. Ils pêchaient, chahutaient, baguenaudaient et profitaient de la beauté des lieux. Ils étaient jeunes, insouciants et n'avaient peur de rien. Quels que soient le temps et le niveau d'eau, ils passaient leurs journées à traîner sur le flot …

 

Raymond et Gaston, puisque tels étaient leurs prénoms, étaient connus comme le loup blanc. Nous sommes à Châteauneuf sur Loire dans les années 1840 et L'activité est encore importante sur notre belle rivière. Si les bateaux de commerce n'ont pas encore subi les coups assassins du chemin de fer, les premiers vapeurs annoncent pourtant le prochain déclin. Personne ne semble se soucier alors de la fin prochaine de la prospérité ligérienne !

 

Raymond et Gaston se lancent ce jour-là dans l'une de leurs grandes balades sans but. Leur mère pourtant les a mis en garde. « La Loire gronde aujourd'hui, il y a des bulles à sa surface, ses eaux sont jaunes, chargées de limon et d'épaves. Le vent risque de se lever, l'orage menace. C'est folie que d'aller affronter les flots pour votre seul plaisir ! ». Mais que peuvent les recommandations d'une mère quand l'adolescence vous pousse à ne rien écouter ?

 

Ce matin-là, nos deux lurons avaient projeté de se rendre à Jargeau. Le village voisin n'est pas si loin d'autant qu'il se trouve en aval de Châteauneuf. Si le temps devenait trop mauvais, les deux garçons mettraient leurs barques à quai et rentreraient à pied. Ils étaient jeunes et dotés de mollets habitués aux grands périples. C'était une époque où personne ne craignait quelques lieues à la force du jarret !

 

La balade fut brève, les flots allaient grand train ; sans presque un coup de rame, les frangins se retrouvèrent sous le pont de Jargeau. Pourtant, le vent s'étant levé, la Loire faisait des vagues de près d'un mètre de haut. On ne sait quelle mouche piqua les deux compères ; ils décidèrent de pousser leur virée en dépit de l'état de la Loire.

 

C'est un peu plus loin que se déroula le drame. Gaston avait lancé un défi à son frère. Face à un vent contraire puissant, les barques peinaient désormais à aller de l'avant malgré un courant si puissant. Dans les embarcations chahutées en tous sens, ça tanguait, ça remuait, ça secouait à en perdre l'équilibre. Plus les frêles esquifs branlaient, plus les deux garçons riaient et se plaisaient dans leur douce folie.

 

Puis soudain ce fut le drame. La barque de Gaston chavira. Le garçon, en une fraction de seconde, disparut immédiatement au fond de l'eau, comme aspiré par un puissant courant, un siphon invisible. Raymond regardait médusé ce spectacle abominable, incapable du moindre geste en cet instant. Quand il reprit ses esprits, il était trop tard ; son frère avait disparu.

 

Il chercha longtemps, espérant au moins retrouver le corps, totalement paniqué à l'idée de rentrer à la maison sans son frère bien aimé. Quelle serait la réaction de leurs parents ? Il se sentait incapable d'assumer une telle nouvelle ! A bout d'espoir, Raymond reprit sa barque et se laissa glisser sur la Loire …

 

Il avait pris le parti de la fuite, de la disparition. Il ne pouvait se pardonner le poids de son immobilité le temps si bref de la catastrophe. Il fallait qu'il disparaisse à tout jamais. Il passa Orléans et poursuivit très longtemps encore son chemin. Plus il mettait des kilomètres entre lui et ce maudit endroit, plus il lui semblait pouvoir supporter cette terrible culpabilité.

 

Il devint un être sans attache. Il errait de port en port avec sa petite barque. Il n'avait d'autre but que de chercher à convaincre les gens du pays de construire un bateau pour venir en aide aux gens menacés par les flots. Il avait tant de conviction dans ses propos que malgré son jeune âge et sa mystérieuse origine, il sema sur les rives de Loire cette belle idée.

 

Partout, après son passage, une belle et légère embarcation restait armée sur le quai, prête à se porter au secours d'un marinier en peine. Dans les villages et les villes, l'idée de créer une société de sauvetage avait fait son chemin. Raymond avait laissé cette petite graine ; pourtant il demeurait inconsolable et se refusait à revenir chez lui. De lui, il ne disait rien à tous ceux qui lui posaient des questions …

 

Mais la terre est ronde et la Loire plus petite encore. Un jour, il rencontra un « pays » un castelneuvien qui le reconnut sur le champ. Raymond eut beau se cacher, essayer de se sauver, l'homme ne voulut pas le laisser s'enfuir. Il voulait le retrouver depuis si longtemps …

 

Cinq années avaient passé depuis le drame sans que Raymond ne prît de nouvelles de son village. Quand il voyait des bateaux arborant les couleurs de Châteauneuf, il disparaissait pour ne ne rien savoir de ce qui se passait là-haut. Cette fois, Raymond était face à son destin. Il lui fallait l'affronter !

 

L'homme lui apprit alors une incroyable nouvelle. Son frère avait été englouti par une de ces terribles bîmes qui font la Loire si dangereuse entre Jargeau et Bou. Il s'agit d'une dépression souterraine dans laquelle s'engouffrent les rivière pour ressurgir on ne sait jamais où. Gaston avait eu une chance incroyable dans son malheur ; il avait perdu conscience, ce qui lui avait sans doute sauvé la vie et un heureux hasard l'avait emmené dans un conduit qui ressortait bien vite, juste derrière la levée.

 

Il avait été retrouvé inanimé dans une petite fosse de Loire, par un paysan qui lui avait prodigué les soins nécessaires. L'homme avait été embarqué de force dans la Navale, il y a bien longtemps de cela et se souvenait encore des secours à apporter aux noyés. Gaston, véritable ressuscité, était rentré seul à Châteauneuf, bien incapable de donner des nouvelles de Raymond.

 

À cette incroyable nouvelle, Raymond accepta sur le champ de reprendre un bateau pour rentrer au pays. Je ne vous raconte pas les joies et les pleurs qui accompagnèrent son retour. Il n'est pas convenable de s'immiscer ici dans les cœurs de ces braves gens.

 

Raymond ne changea pas d'idée fixe pour autant. De retour chez lui, il continua l'action déjà entreprise le long de la rivière ; il expliqua aux responsables de la ville qu'il fallait un bateau destiné exclusivement au secours des gens en péril sur l'eau. L'idée était d'autant plus facile à faire admettre que son histoire était connue de tous. Nous étions en 1845 et la ville de Châteauneuf eut elle aussi, son embarcation de sauvetage.

 

L'année suivante, lors de la terrible crue de 1846, Raymond et Gaston se retrouvèrent sur l'eau à bord de ce bateau samaritain. Ils participèrent avec les mariniers de la ville au sauvetage de tant de paysans et de braves gens pris par la montée des eaux, que dans la ville l'année d'après, on érigea une colonne pour commémorer leur bravoure. Vous pouvez encore la voir, juste en aval du pont de la ville.

 

Partout sur toute la Loire se créèrent des sociétés de sauveteurs. Bien des vies furent sauvées. La Fédération de sauvetage fut constituée en 1892 à l'initiative d'un autre Raymond, Monsieur Pitet, qui seul resta dans l'histoire. Il se peut que ma version ne soit pas tout à fait véridique mais qu'importe ! Gloire à tous les mariniers et sauveteurs qui un jour mirent leur vie en péril pour aller secourir celui ou celle qui était en danger.

 

Que cette fable leur rende à tous un hommage mérité. Aujourd'hui encore, de bons samaritains se portent au secours des autres sur l'eau. Membres des brigades fluviales, du corps des sapeurs pompiers, associations de sauvetage ou célèbre SNSM, que tous reçoivent ici, l'expression de notre profonde reconnaissance.

 

Sauvetagement leur.

 

Du fond de la bîme …

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