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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Être ou Paraître

L'oraison de la raison

Être ou Paraître

Portrait en creux

 

 

La vie est souvent un curieux parcours entre réalité et rêves où chacun compose tant bien que mal avec les cartes qui sont dans son jeu et celles que la vie lui donne au cours de ses différentes pioches. Je ne sais si cette partie fut bonne, si la dame avait assez d’atouts dans son jeu. Qu’importe ; c’est ainsi qu’elle vécu et c’est ainsi que je vais vous la conter.

 

Il était une fois une petite fille, née dans une campagne profonde et particulièrement rustique, en cette époque déjà lointaine. Elle fut baptisée Clara et tous les siens l’appelèrent Ginette. Un prénom c’est bien souvent plus qu’un baptême, c’est une porte ouverte vers un destin ; le sien fut marqué par cet étrange dualité. Car le secret de toute sa vie s’exprima dans sa volonté obstinée et permanente de vouloir s’élever au- dessus d’une condition qui la constitua, tout en lui servant de repoussoir inconscient. Clara ou bien Ginette, la fille de la terre, née dans une ferme modeste de parents simples et aimants, ou bien la citadine à l’intérieur cossu et aux meubles de valeur dans une étrange inversion des codes et des prénoms.

 

Elle a voulu paraître, à défaut d’être vraiment, ce qu’elle n’a sans doute jamais osé se l’avouer. Son enfance fut marquée par les privations, la faim lors de la guerre et ce pensionnat où elle ne mangeait que des œufs rapportés de la ferme familiale. C’est sans doute là qu’est né le désir de s’élever au-dessus de sa condition et c’est son beau mariage qui lui permit de réaliser ce grand dessein. Les uns pensent qu’il fut arrangé comme cela se faisait alors ; elle prétendit toujours avec la plus grande fermeté qu’il n’en fut rien ; mais sommes-nous là, une fois encore, dans un jeu de dupes ?

 

La première étape fut certainement l’entrée dans une famille qui, dans sa modeste paroisse, avait grande réputation : héritière des fermiers généraux de l’ancien régime, installée dans un domaine où il y avait de la domesticité. Son mariage fut surtout l’occasion de quitter la terre : cette case qu’elle voulait absolument éviter ; une étape sans doute souhaitée de toutes ses forces et qui marquerait à jamais sa distance à ceux restés sur place, même si elle ne s’avouerait jamais ce désir ambigu.

 

Puis ce fut sa première épopée commerciale : celle d’une buvette ouvrière et paysanne, les jours de marché dans une belle cité médiévale. C’était encore dans son département natal ; il lui fallait franchir le pas, faire le grand saut dans une préfecture voisine. Son mari tint un bar-tabac-journaux : la destinée fréquente de ceux qui quittaient cette contrée si pauvre. C’est alors que se construisit son ascension symbolique et tout intérieure. Les antiquaires surent lui offrir l’expression de son goût pour le beau et le cossu. Elle se constitua un univers, comme d’autres des châteaux en Espagne.

 

Elle éleva ses filles, fit bien de n’avoir point de garçon, assura une présence distante dans le petit café et se fit femme d’intérieur, surtout quand les recettes permirent de construire une belle et grande demeure sur les hauteurs de la ville. C’est ainsi qu’elle joua des aiguilles à tricoter et crocheter, exprimant souvent de cette manière son envie de faire pour les autres. Elle fut une grand-mère à l’affection souvent très sélective avec, toujours en toile de fond, cette projection vers une ambition sociale. Elle ne pouvait s'empêcher de préférer celles, qui selon ses critères, allaient réussir.

 

Son rapport aux autres fut empreint de ce parcours qui ne la vit jamais se confronter réellement aux contraintes et aux obligations. Elle fit toujours en somme ce qu’elle voulait, quand elle voulait, en arrivant parfois à oublier ses responsabilités de grand-mère quand elle était préoccupée par quelque chose d’autre. C’est dans sa maison qu’elle trônait, qu’elle occupait la première place, qu’elle tenait la conversation et fixait le rythme des choses. Jean, son époux, préférant la fuite ou l’évitement.

 

Elle eut son jardin, sa rocaille et sa main verte : ce lien atavique avec la terre qu’elle ne pouvait renier. Loin de son département natal, c’est là qu’elle retrouvait ses racines et sa remarquable ténacité qui parfois frisait l'obstination. Jamais alors elle ne s’arrêtait. Elle taillait, coupait, désherbait, décorait, plantait avec le sentiment de n’avoir jamais terminé. Sa santé était de fer, son obstination du même métal et sa détermination, forcément, ne pliait jamais.

 

Elle se retrouvait pareillement en symbiose avec son environnement quand elle était dans sa maison balnéaire. C’était sa bulle, tout en étant l’expression de sa réussite sociale. C’était là agitation permanente avec toute la tribu autour d’elle ; non pas qu’elle s’occupât alors d’eux comme une grand-mère gâteau mais c'était plutôt une de ces matrones qui veulent que tout le monde gravite autour d’elle. Les effusions, les petites attentions, les mots doux n’étaient pas son mode d’expression. Pudeur ou bien distance ? Indifférence ou bien maladresse ? Qu’importe ; elle tenait la maisonnée avec une rigueur sans pareille. Elle y reçut longtemps les enfants de ceux qui étaient restés à la terre ; sans doute pour leur montrer le chemin parcouru.

 

Elle atteignit son septième ciel au septième étage d’un de ces immeubles du centre- ville, placés au cœur de la cité. Chacun gagne son paradis comme il le peut. Curieusement c’est alors qu’elle se fit vraiment citadine et cessa d’être l'hôtesse qui aimait à organiser le repas du samedi midi autour du poulet frites et des œufs à la neige. Les petits-enfants avaient grandi et l’appartement ne permettait sans doute plus ce rituel. Le centre-ville à portée d’escapade, elle avait gagné cette liberté, si chère à ses yeux et qui parfois occupait toute la place. Elle n’allait plus dans son département natal ; ses seules et véritables attaches s’étaient dissoutes ; elle pouvait tirer un trait sur ce passé à oublier.

 

Puis son mari s’en alla. On pensait que la fin de ce couple, si distant en apparence, allait lui donner des ailes pour des voyages lointains. C’est alors que le mal sournois qui vous prive de vous-même et de votre mémoire brisa petit à petit Ginette ou Clara. Elle s’enferma dans une humeur peu sociable, elle transgressa les codes de la bienséance, elle proféra des mots blessants et se mura dans une maladie odieuse qui vous perd d’abord à vous-même avant que de perdre tous les autres.. Elle suscita alors plus de rejet et d’incompréhension qu’autrefois, avant de finir par provoquer la pitié et la compassion. Sa fin s’éternisa dans un long calvaire qui prit fin quand sa petite-fille, préférée entre toutes, vint lui donner le signal du départ. C’est ainsi qu’elle trouva le repos et cessa alors d’être ; elle qui avait cessé de paraître depuis bien longtemps. Qu’elle trouve la paix avec elle-même, c’est le moins que l’on puisse lui souhaiter.

 

Duelement sien.

 

Être ou Paraître

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