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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La dinde et la bûche …

Bonimenterie 020

Pour enfants pas sages

La dinde et la bûche …

 

Joyeux Noël !

 

Il était une fois une dinde amoureuse d'un chapon. La pauvre demoiselle avait beau jouer de tous ses attraits, le fier poulet ne lui accordait aucune importance. La pauvre volaille en perdait son latin et subodorait qu'il y avait là vilaine magie, étrange maléfice. Elle qui avait la crête si brillante, le regard de braise et l'air si coquet, comment pouvait-elle ne point toucher ce mâle ingrat ?

 

Elle confia sa peine à un bûcheron du voisinage, homme simple et un peu rustre. Il faut avouer que la solitude et la rudesse de son métier avaient fait de lui un humain peu loquace et qui, s'il lui arrivait de s'exprimer, le faisait d'étrange façon. Pourtant notre forestier ne fut pas surpris qu'une dinde vînt vers lui pour lui tenir la conversation.

 

La belle, par prudence ou par rouerie, prit quelques précautions d'usage pour solliciter ce brave homme. Elle avait naturellement toutes les raisons de se méfier d'un personnage qui s'en prenait alors à un vénérable châtaignier. Il est de notoriété publique que les gallinacés ne goûtent guère la fréquentation des marrons en certaines périodes de l'année …

 

L'homme des bois ne pensant pas à mal, la conversation prit bien vite un tour plus aimable. Bien vite nos deux personnages se trouvèrent des points communs, des similitudes et des passions qu'ils partageaient. La dinde adorait la musique et tout particulièrement la scie musicale, à laquelle elle s'adonnait en amatrice. Le bucheron, touché par ce clin d'œil de l'histoire, avoua alors qu'il aimait quant à lui, jouer de la cabrette.

 

Notre belle volaille vit dans cet aveu, que cet cet homme simple avait le goût des animaux de ferme. Un instrument sans bec n'était pas pour lui déplaire ; quelle délicatesse de la part de cet homme ; c'était certainement un signe du destin ! Quand il lui dit qu'il était végétarien, elle abandonna sur-le-champ toute réserve et en vint à la question qui lui brûlait la langue.

 

Le bûcheron fut bien embarrassé. Comment expliquer à une dinde le sort qui avait été réservé au pauvre chapon. Jamais un animal ne pouvait être en mesure d'imaginer que les humains fussent à ce point retors. Priver un être sans défense, de sa virilité, pour le faire s'engraisser, voilà qui dépasse l'entendement ! Il essaya d'inventer une fable, de trouver de mauvaises raisons pour expliquer l'indifférence du pauvre castrat.

 

Ne sachant que dire, il agit par association d'idées. Il avait auprès de lui le fruit de son labeur, quelques belles bûches qu'il rangeait avec amour. Il en prit une et l'offrit à la dame en lui servant une menterie qui venait de lui passer par l'esprit. «  Ma belle demoiselle, votre chapon est un timide, doublé d'un maladroit qui n'a pas osé céder à vos avances pour un prétexte bien peu avouable. Quand on se prétend animal de basse-cour, on aime à se percher pour dominer une dame de sa condition. Cela vaut aussi bien pour les gallinacés que pour les hommes ... »

 

La dinde voulut croire ce brave homme. Elle discernait en lui la sincérité dont sont généralement dépourvus les animaux politiques, les paons et les éleveurs de poulets en batterie. Il lui semblait qu'il connaissait l'âme animale, que sa fréquentation des forêts lui donnait cette sagesse qui manque bien souvent aux gens ordinaires. Elle voulut en savoir un peu plus.

 

Le bûcheron bien attrapé que la dame mordît à sa fable, se crut obligé d' en poursuivre l'histoire. Il lui inventa une raison à dormir debout. Le chapon, comme tout coq qui se respecte, a des problèmes de vue. Il est affublé d'une presbytie qui exige de prendre de la hauteur pour s'adresser à ses pairs. Que le chapon fût ainsi qualifié de presbyte, la demoiselle ne pouvait en rien mesurer l'ironie qui perçait dans ce propos.

 

C'est ainsi qu'elle s'en fut, transportant une bûche sous son aile, persuadée d'obtenir ce qu'elle désirait le plus au monde, grâce à ce subterfuge. Le chapon ne resterait pas de bois quand elle lui offrirait ce perchoir. Elle en était certaine. C'est le cœur battant qu'elle rentra en son poulailler où l'attendait de pied ferme une dame munie d'un couteau effilé. La pauvre volaille ne vit pas venir le coup fatal, elle rendit son dernier soupir, se représentant dans son extase, celui que son chapon ne manquerait pas de lui offrir.

 

Elle fut promptement plumée et ébouillantée car la dame avait le repas de Noël à préparer. Ce faisant, notre cuisinière aperçut la bûche qui traînait sur le sol. Se remémorant la scène, elle comprit que sa victime portait, chose incroyable à l'époque où nulle volaille n'était encore transgénique, un rondin de bois sous l'aile.

 

La dame ne se formalisa guère de l'incongruité de la chose. Bien au contraire, c'est de là que lui vint son inspiration car de fil en aiguille et en association d'idées, elle trouva le dessert idéal pour accompagner la dégustation de cette belle demoiselle. Ainsi s'explique cette bien lointaine tradition de manger, les jours de fête, dans certains maisons, une dinde ainsi qu'un gâteau en forme de bûche. Si vous voyez sur cette pâtisserie, une scie et un nain au visage coloré, c'est en souvenir du bûcheron qui n'était pas bien grand !

 

Je ne vous ai raconté que la pure vérité ; il arrive parfois que par des voies détournées, un chapon finisse par engendrer une belle descendance. C'est bien la preuve qu'il ne faut s'étonner de rien. C'est sans doute ce qu'on appelle la magie de Noël.

 

Nativement vôtre.

La dinde et la bûche …

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