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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La vieille aux deux fagots.

Bonimenterie 029

La vieille aux deux fagots.

 

Pour un bouquet de houx.

 

 

Il était une fois une vieille femme, coureuse des bois, cueilleuse folle et sans doute, pour ceux qui prennent ombrage des comportements marginaux, un peu sorcière. Veuve depuis si longtemps, elle inquiétait par son obstination à vouloir rester seule malgré le poids des ans. Ce jour-là, ayant dû s'asseoir au pied d'un grand chêne tourmenté, elle reprenait son souffle, la tête lui tournait. Une sourde angoisse l'envahissait, le jour était tombé sans qu'elle s'en rende compte, tout affairée qu'elle était à préparer ses fagots.

 

Le temps sentait la neige comme disent les gens du coin. Pourtant la vieille était partie en ce jour de mi- décembre où les jours sont si courts … Elle avait taillé sa route pour se rendre aux affouages de l'hiver passé. Des arbres avaient été abattus, les parcelles éclaircies ; il était aisé d'y faire des fagots sans la crainte de s'accrocher aux ronces, aux épines noires ou aux églantiers.

 

Elle allait son chemin. La forêt avait toujours été son terrain de jeu. Au printemps elle y glanait les mousserons et les pieds de mouton, y ramassait quelques brins de muguet pour égayer sa demeure. L'été, elle y conduisait ses chèvres ; il y avait toujours pâture pour elle à l'humidité des clairières. Puis au déclin de la saison, elle y trouvait trompettes de la mort, chanterelles, mûres et noisettes. La forêt l'avait toujours bien servie.

 

L'hiver était plus rude. Pourtant, elle se souvenait avec nostalgie qu'elle y portait souvent le casse-croûte du père qui était bûcheron. Eugène, puisque tel était son nom, partait avec ses fils abattre et fendre le bois. Elle, toute jeunette alors , allait à leur rencontre avec son petit panier duquel dépassaient quelques bouteilles de vin rouge … C'était il y a si longtemps !

 

Ce jour-là, elle entra dans le bois, insouciante et joyeuse. Le poids des ans ne semblait pas avoir prise sur elle pas plus que ce ciel gris, lourd de menace et de nuages. La forêt était anormalement silencieuse comme si les animaux étaient dans l'attente de la neige ou d'un mystère plus profond encore ..

 

La vieille ne voulait pas tarder. Il lui fallait juste ramasser le bois mort dont elle avait besoin pour nourrir cette journée et le dimanche qui venait. Elle était toute affairée à son modeste ouvrage : son foyer était gourmand , l'âtre insatiable par ce froid pénétrant ; il ne fallait pas s'endormir à l'ouvrage. Elle déposa sa récolte en quelques tas soigneusement rangés puis s'en retourna, chargée de ce qu'elle pouvait prendre !

 

Dans sa quête forestière, elle avait tourné en rond , pensant que le chemin n'était pas très loin de là. Il lui fallait retrouver la lisière pour s'en retourner chez elle. Elle avança ainsi droit devant elle pendant une centaine de mètres, puis obliqua vers la droite car il lui semblait distinguer une clarté dans les branches mais elle n'était plus très sûre. Tout à coup, elle eut comme un doute, un pressentiment. Pour la première fois de sa longue existence, elle s'était perdue dans sa chère forêt ...

 

C'est le gars Lucien, dit Morvandiau, un solide gaillard de vingt ans, bûcheron de son état, qui la trouva au petit jour : Marguerite était allongée, à l'abri de la bise au creux d'un fossé à sec, sur un lit de feuilles mortes. Elle reposait là, au pied d'un grand chêne, son arbre préféré.

 

Avant d'appeler à l'aide, Lucien la contempla longuement ; elle avait attaché son foulard, mis en ordre ses habits et sa mise. Il lui semblait que la vieille dame avait attendu le grand sommeil, sans inquiétude ni colère ; comprenant que son heure avait sonné, que la camarde était venue la quérir au milieu des bois, en cette nuit qui sentait la neige.

 

La veille au soir, Jean-Baptiste et Léon, ses deux petits-fils, accompagnés des villageois, s'étaient lancés à sa recherche mais avaient dû l'abandonner, à cause de la nuit, épuisés par tous leurs appels désespérés, ces « grand-ma» qui s'évanouissaient en vain dans l'obscurité grandissante.

 

C'est Jean-Baptiste, le plus jeune, qui ramena sa grand-mère dans ses bras comme elle -même l'avait porté des centaines de fois. Léon suivait, il avait tenu, on se demande bien pourquoi à prendre les deux misérables fagots, trouvés à ses côtés dans le fossé. Le médecin prévenu par Lucien, attendait dans la cuisine. Il constata le décès, présenta ses condoléances aux fils et à ses deux petits- fils sans faire mention de sa dernière visite à la vieille, deux jours plus tôt !

 

Il avait constaté à cette occasion, que la vilaine grosseur qui déformait la gorge de Marguerite, avait encore enflé plus que de raison. La vieille femme lui avait décrit cette fatigue qui ne la lâchait plus et cette affreuse douleur qui la rendait folle. Quand le médecin avait évoqué l'hôpital de Châlon, Marguerite n'avait pas répondu, ou plutôt elle lui avait signifié d'un petit hochement de tête que ce n'était pas pour elle, qu'elle allait rester ici jusqu'au bout ...

 

L'hiver était tout proche . Pour les deux frères et leurs enfants ce serait leur premier Noël sans leur mère et grand -mère. Baptiste en déliant le fagot de bois mort, y trouva un petit bouquet de houx. Il le mit devant la crèche comme la vieille le faisait à chaque Noël, quand elle venait leur rendre visite. Il pleura longuement, attendri par ce dernier et silencieux message d'amour d'une Marguerite qui n'avait jamais su leur montrer qu'elle les aimait.

 

Sylvestrement sien.

La vieille aux deux fagots.

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