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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Les raisins de la « Galère ».

Bonimenterie 026

 

Sur une idée de Jean Pierre Simon

Les raisins de la « Galère ».

 

Les saints du petit matin …

 

Une curieuse légende circule parfois dans la profondeur d'une cave ou la fraîcheur d'un cellier. Quand les vignerons goûtent plus que de raison les belles promesses qui se préparent dans le secret de leurs tonneaux, il y a parfois un plus bavard ou un moins prudent pour dire à la cantonade : « Il n'y a pas lieu d'être surpris de la délicatesse de ce vin. La vigne, cette année-là a reçu la visite de Saint Vincent et de Saint Nicolas, tous les deux en goguette sur leur étrange bateau ! »

 

C'est l'ami Jean-Pierre, romancier et fidèle dégustateur de vins de Loire qui me fit un jour le cadeau de ce récit. Sans pareille est sa connaissance des subtilités du Chenin Blanc, du Sauvignon et du Chardonnay pour les blancs et du Cabernet, du Côt, du Pinot meunier et du Grolleau pour les rouges,. Il aime à s'emparer du sécateur pour la taille d'hiver et les travaux de printemps. Il aime plus que tout encore, participer aux vendanges, et le soir, autour d'une bonne « bernache » raconter des histoires de Vouivre à s'assoupir contre la barrique. Nous pouvons donc lui faire confiance, les yeux fermés et la bouche grande ouverte.

 

C’est un soir de bombance chez l'ami Quintin à Cour sur Loire que sa langue se mit à dévoiler ce qu'il n'aurait pas dû dire. Ce secret qui devait rester à jamais circonscrit aux confidences des chais, venait de tomber dans l'oreille d'un pauvre Bonimenteur, incapable d'en garder aucun. C'est ainsi que vous allez à votre tour bénéficier du secret des dieux, celui qui fit qu'un jour notre maître à tous, François, le natif de Seuilly à deux lieues de Chinon évoqua la Dive bouteille en parlant de ce breuvage que nous chérissons tant !

 

Mais revenons à ces moutons que le gars Panurge avait laissé filer tandis qu'il était lui aussi du voyage dont on va vous narrer les détails. Les années de grande et belle récolte, de celle qu'on nomme « Millésime , même avant la vendange, une étrange brume enveloppe soudain les vignes du pays. Elle vient de la Loire voisine, cette rivière à vin à nulle autre pareille, n'en déplaise aux gens du Rhône, de la Saône ou bien de la Garonne ...

 

C'est au petit matin que se déroule ce prodige, matin qui suit toujours cette fameuse nuit où quelques vignerons se sont réunis dans une cabane vigneronne pour une soirée entre experts. Nuit fort agitée; un terrible orage, d'une violence rare a éclaté. On sait que les récoltes n'aiment guère la colère des cieux, mais à chaque fois, c'est un orage inoffensif, un orage qui fait grand bruit et aucun dégât. Un orage qui bouleverse le temps, qui se charge de tous les parfums du monde, un orage qui vous fait renaître à la vie …

 

Au lointain, le tonnerre gronde encore. C'est du moins ce que s'imaginent les gens bien tranquilles dans leurs maisons . Pourtant la régularité des coups étouffés devrait les alerter. C'est le bruit d'un tambour qui bat la cadence, c'est un pas de géant qui frappe le sol, ce sont les prémices du plus formidable spectacle qu'il soit donné de voir un matin de septembre quand on a passé la nuit dans une cabane vigneronne en agapes et libations diverses.

 

Les noceurs éveillés, attirés par le bruit, pointent le nez dehors et en restent bouche bée, la langue bien chargée. C'est au son lointain des mâtines du clocher de ce coin charmant qu'une brise tiède s'en vient de la vallée pour monter sur les coteaux. Les feuilles de vignes se mettent à frémir. L’agitation monte la colline, à la manière d'une « ventouse » comme disent les vignerons tourangeaux. Le phénomène pourtant ne cesse de surprendre les observateurs incrédules et quelque peu vaseux.

 

C'est alors qu'émerge en contrebas de la pente, une ébauche de mât chapeauté d’un girouet de bois en forme de grappe de raisin. Une magnifique bannière rouge et blanche qui ondule comme un serpentin, flotte au vent. Puis apparaît en pleine gloire, la vergue avec sa voile carrée aux lés de chanvre, d’une teinte lie-de-vin, révélée par la clarté du soleil levant. Enfin se dessine la coque, sorte de galère fantastique survolant les rangs de ceps, flottant entre la brume et la végétation.

 

De la coque de bois assemblée à clins, émergent des rames. Cet étrange bateau à fond plat, sans cabane, vogue sur la brume. Le bruit est le rythme donné par l'Hortator pour que les rameurs avancent en cadence. Les rames, au lieu de plonger dans les flots, effleurent le sommet de la vigne d'une caresse si sensuelle que les grappes de raisins frémissent d'un tremblement organique. C'est ce mouvement mystérieux qui fera la récolte exceptionnelle.

 

Quand l’incroyable nef passe à leur hauteur, les spectateurs éberlués, distinguent la piautre, ce large gouvernail adapté aux faibles tirants d’eau; curieusement, celle-ci a la forme d’un gigantesque tire-bouchon. À la manœuvre de la Galère, deux saints en habits de cérémonies, Vincent et Nicolas, hilares, trinquent à la santé des pauvres bougres qui peinent sous l'effort.

 

Un bon petit diable donne parfois des coups de fouets aux rameurs silencieux. Qui sont-ils au fait ces galériens? Ce sont les abstèmes pénitents, de mauvaises personnes qui , leur vie durant , ont tourné le dos au sang de la terre, à ce vin symbole du sacrifice de notre seigneur Jésus Christ. Avant que d'aller en enfer, boire pour le restant de leur éternité de l'eau croupie, ils bénissent la vigne pour que la récolte soit sublime cette année-là.

 

Il se dit que parfois un témoin consent à se montrer pour regarder de plus près ce prodige merveilleux. Il faut avouer qu'il ne risque pas de se retrouver à bord, sa nuit atteste qu'il n'est pas un de ces mécréants qui renient le vin. Pourtant, lui aussi reçoit punition céleste et la foudre le frappe par l'intérieur du corps. Son cœur vient à lui battre le dernier coup et jamais plus, il n'a alors l'occasion de boire à nouveau. Les Saints n'aiment pas être surpris lors de leur besogne interlope.

 

Quant aux autres vignerons dégrisés, ils se gardent bien de raconter ce qu'ils ont vu. Leur réputation n'est pas de celles qui permet d'être crus sur parole. Ils gardent pour eux, cette vision étrange qui a parfois sur quelques-uns, le don miraculeux de les rendre plus sobres qu'en cette nuit d'excès. Mais jamais aucun d'eux, dieu merci, ne se fait abstème !

 

Voilà, telle est la fable que me servit le romancier avec un bon petit sauvignon des côteaux du giennois. Par la suite , j'ai eu beau mener mon enquête, traîner dans bien des exploitations, personne n'a voulu m'avouer avoir assisté, ne serait-ce qu'une fois, de ses propres yeux embués, au passage de ce bateau mirifique ! J'en venais à douter de ce que m'avait raconté mon camarade quand il m'apporta un élément nouveau, qui emporta ma conviction.

 

C'est à l'occasion d'une autre soirée que Jean-Pierre me confia ceci : « La Galère des gars Vincent et Nicolas a perdu depuis de longues années, l'habitude de naviguer sur toutes nos vignes, sans distinction. Il se dit, dans les milieux informés, que la Galère céleste ne supporte pas de passer au-dessus des vignes qui ont connu la machine à vendanger. Saint Nicolas a la réputation de ne pas goûter aux progrès techniques, c'est pourquoi son bateau va encore à la rame et à la voile. » Saint Vincent partage son avis sans le crier dans toutes les caves, il perdrait trop de fidèles.

 

Il est des Saints auxquels on peut se vouer les yeux fermés. Ces deux lascars me semblent être de ceux-là. Punir dans le même temps, les buveurs d'eau et ceux qui vendangent à la machine me les rend éminemment sympathiques. C'est à de tels petits détails qu'on juge le sérieux des Bienheureux , c'est du moins mon opinion et je la partage avec vous, tout contre une bonne bouteille !

 

Bacchanalement vôtre.

Les raisins de la « Galère ».

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