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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Parler, c'est comme mourir …

Bonimenterie 028

Gloire au livre

Parler, c'est comme mourir …

Le sauvage blanc

 

 

Il s'appelait Narcisse, était né à Saint-Gilles-Croix-de-Vie et, comme il était le cadet, il n'avait que peu de chance de rester au pays. Son père, modeste sabotier, ne pouvait transmettre son métier qu'à son aîné. Narcisse étant de trop en ces temps difficiles d'avant la Révolution, il ne lui restait que le métier de la mer pour trouver une modeste place au soleil.

 

Narcisse n'avait pas quinze ans quand il embarqua à bord du Saint-Paul, un bâtiment qui allait faire commerce vers les lointaines terres australes. Il commença simple mousse et franchit les échelons avant de devenir un barreur d'exception et un marin aussi solide que bon camarade. Trois années plus tard, il ne connaissait plus que la rumeur de la mer et parfois les aventures sordides des tavernes à marins pour de trop brèves escales.

 

Que gardait-il en mémoire de son enfance vendéenne ? Sa vie serait la haute mer et la promiscuité du navire. C'est du moins ce qu'il croyait quand, en ce jour, le Saint-Paul avait tenté escale délicate sur une petite île pour y quérir de l'eau. Les malades à bord avaient grand besoin de boire une eau plus pure que celle qui croupissait dans les barriques.

 

Narcisse accosta à bord d'une chaloupe avec quelques camarades et le second-maître qui dirigeait les opérations. A terre, prétextant la recherche d'une source pour aller plus avant dans l'exploration tout en se dégourdissant les jambes, il alla trop loin, insouciant du temps qui passait …

 

Quand il revint sur la plage, plus de chaloupe ! Ses camarades avait rejoint bien vite le Saint-Paul ; la baie étant peu profonde, la marée risquait de faire échouer le navire. Narcisse s'en voulut d'être allé seul à l'aventure sans toutefois s'inquiéter outre mesure. Le capitaine n'abandonnerait pas un homme et demain au plus tard, il renverrait une chaloupe à sa recherche.

 

Dix-huit ans, Narcisse attendit dix-huit longues années. ! La durée même de sa vie d'avant. Sa vie qu'il avait laissée du côté de Saint-Gilles et dont il avait voulu tout oublier. Il avait trouvé une autre famille, des compagnons qui allaient nus sous le soleil et partageaient une vie si différente. Après la surprise puis l'effroi de leur rencontre, il s'acclimata, apprit une langue étrange aux sonorités bizarres et fonda sans doute une famille, même si cette notion semblait étrangère à son nouveau peuple.

 

Narcisse n'était plus. Il était désormais Ango, le sauvage blanc, celui qui avait cette étrange particularité de rougir sous le soleil. Il oublia sa langue, se fondit dans les coutumes de ceux qui lui avaient offert leur hospitalité. Il était des leurs sans distinction aucune, portant les mêmes tatouages, les mêmes parures et la même nudité impudique.

 

C'est sur cette même plage que dix-huit années plus tard, Ango s'approcha d'une chaloupe anglaise venue faire en cette île paradisiaque une petite halte. Pourquoi fit-il cette démarche ? Pourquoi monta-t-il de lui-même dans la frêle embarcation ? Personne ne pourra jamais expliquer cet étrange comportement. C'était un jeune breton qui avait fait le chemin inverse, c'est un sauvage blanc qui s'éloignait de son nouveau destin.

 

Les Anglais ne surent que faire de ce passager, incapable de comprendre leur langue ni même de se conduire de manière conventionnelle. Il fut bien vite abandonné à Sydney où il déconcerta tout le monde. Comment traiter celui qui, bien que blanc, se comportait comme un homme primitif, un étrange aborigène venu d'ailleurs ?

 

Hasard ou destinée, un Français, égaré en ces terres lointaines, croisa la route du gouverneur qui lui présenta Narcisse. Enfin notre intraitable réagit à quelques mots de français ; cela suffit à le rendre à un compatriote ou bien supposé tel. L'homme avait quelques prétentions scientifiques et se voua à déchiffrer cette énigme qu'était devenu ce sauvage blanc. C'est de lui que nous savons le peu que je vous livre de cette histoire.

 

Narcisse et son ange gardien rentrèrent en France. Petit à petit le garçon retrouva sa langue maternelle au contact de sa famille qui ne lui fit cependant pas un accueil enthousiaste ; en effet, quelques aspects de son comportement n'étaient pas ceux d'un bon chrétien de souche. Sa réputation lui valut pourtant d'être reçu par l'impératrice en personne ; c'est devant cette belle et noble dame qu'il dévoila, bien malgré lui sans doute, une partie de son mystère. Subjugué par la solennité de la réception, il avoua qu'il avait eu deux enfants qu'il avait laissés sur son île lointaine.

 

Ce fut son seul aveu. Se tenant davantage sur ses gardes, il scella à jamais l'énigme de ses dix-huit années passées à vivre comme ceux que les gens d'ici prétendent sauvages. À son bienfaiteur qui pestait de n'en savoir pas plus, lui qui voulait laisser au monde un récit brillant sur les mœurs des sauvages aborigènes, il confia une seule fois cette incroyable recette de survie : «  Parler, c'est comme mourir ! »

 

Lui qui était mort une première fois à sa vie d'avant, lui qui avait perdu l'usage de sa langue maternelle à dix -huit ans, lui qui avait découvert une nouvelle existence, une autre langue, une autre conception du monde et des liens sociaux, il ne voulait rien dévoiler de cette parenthèse incroyable. Parler, c'était faire mourir ceux qu'ils avaient laissés sur ce coin de terre à l'autre bout du monde. Parler c'était les perdre une seconde fois, lui qui avait déjà perdu ses parents il y a si longtemps sans jamais vraiment les avoir retrouvés .

 

La seule chose qu'il n'avait pas oubliée, c'était la manœuvre sur le navire. Il avait eu l'occasion, lors de son voyage de retour vers l'Europe de suppléer les marins durant une terrible tempête. Il avait tenu la barre dans une mer démontée et sans doute sauvé la vie de l'équipage tout en gardant un silence impressionnant.

 

Dans son esprit s'abîmaient ses souvenirs iliens. Il ne semblait n'avoir plus aucune mémoire. Il affirmait mystérieusement « Parler c'est comme mourir ». Personne n'aurait à savoir jamais la vie du sauvage blanc ; personne ne sut ce qu'il advient de lui après avoir proféré cela. Narcisse disparut de la circulation, envolé sans laissé de trace. Sans doute reprit-il la mer, ce lieu idéal pour celui qui veut se perdre à lui-même.

 

Il peut paraître étrange que ce soit un bonimenteur qui vous le fasse revivre. C'est pour chasser de nos esprits sa sombre maxime. Cette pensée est bien contraire à la réalité des souvenirs. Parler, c'est faire revivre longtemps ! Narcisse méritait de reprendre le cours d'une vie ordinaire. Laissons-le embarquer sur le Saint-Paul et racontons longtemps encore l'histoire de ce matelot ordinaire, de ce marin au long cours.

 

Primitivement sien.

 

Je voulais faire d’un livre, « Ce qu’il advint du sauvage blanc » de François Garde aux éditions Folio, une histoire à ma façon. J'espère qu'au moins, je vous donnerai l'envie de sa lecture et que je n'ai trahi ni le récit ni l'auteur.

 

 

 

 

Parler, c'est comme mourir …

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