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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Du mot à mot.

Au bouche à bouche.

Du mot à mot.

La langue dans tous ses états.
 

 

Les mots viennent à me manquer pour commenter notre actualité au jour le jour. Il est vrai que fusent désormais les gros mots et les vilains, les « mal embouchés » et les infréquentables, les confus et les incertains, les mots en bois et les mots en plomb. Le sens commun m’avait enseigné de ne jamais user de ces termes malodorants ; et je me fais le plus souvent un honneur de conserver ma langue dans ma poche quand la colère me prend.

 

Mais à force d’être le seul à conserver ainsi cette retenue, je me prive de répliques cinglantes pour contrer quelques fourbes attaques exprimées, sans prendre de gants, par quelques grossiers personnages. Dans ce nouveau marigot de la réplique qui bave, l’internaute qui veut user d’une langue soutenue est bien incompris. Ici, le familier se fait graveleux ; il tutoie rapidement le vulgaire et franchit allégrement le « rubis con ».

 

Les mots n’ont plus de tenue ni même de retenue. Ils se laissent aller à l’expression la plus débridée. La ligne rouge est dépassée, la syntaxe oubliée, l’orthographe bafouée, les accords éparpillés pour que le désaccord batte la campagne et l’écran. C’est une bataille qui tourne à la guerre des mots ; de celle qui me donne des boutons et la nausée.

 

Une langue contractée, simplifiée à l'extrême, purement phonétique provoque le naufrage de la pensée. L’inquiétude pourtant ne dure qu’un temps ; une langue singulière surgit soudainement, des mots naissent lorsque l'on manie avec dextérité l’usage des préfixes et l'excès des suffixes. Des académiciens à la marge cisèlent des merveilles, renversent les mots anciens, fusionnent les langues, s’autorisent des télescopages éclatants.

 

Bardé dans mes certitudes académiques je pensais que les mots filaient un mauvais coton ; quand je découvre avec admiration qu’ils sortent de leur cocon étymologique pour n’en faire plus qu’à leur mauvaise tête. Ils se libèrent de leurs origines, sortent du dictionnaire et de l’usage pour s’accoquiner dans les bas-fonds de la société. C’est dans la fange et la souffrance qu’ils se font pépites, pour parer des poèmes de la rue et d’une jeunesse qui s’émancipe de toutes les règles.

 

Cette mue magnifique s’exprime parfois dans le rap, le plus souvent dans le slam : ce territoire nouveau des inventions langagières, des métaphores somptueuses, des assonances qui frappent l’esprit et l’imagination. Comment suivre le rythme effréné de la création de ces lascars virtuoses ? C’est purement impossible ; ils ont la jeunesse et l’inventivité ; l’urgence est la compagne de cette langue brûlante qu’ils ne donneront jamais au chat.

 

Il convient de s’incliner devant ces artistes du bitume ; ces poètes de la misère, de la colère et de la révolte. Leur langage porte l’espoir d’un renversement des valeurs, de la fin du pouvoir détenu par le lexique qui isole, se fait incompréhensible au commun, interdit la compréhension de celui qui n’est pas de la caste, de la coterie ou bien de la classe dominante. Mais n’est-ce pas une illusion ou un terrible piège ? Je m’interroge ; je cherche mes mots pour comprendre ce que je ne conçois plus.

 

De fait, je ne puis me résoudre à abandonner ma prose obsolète, mes mots conformes à l’héritage ancien. Je les laisse filer vers des lendemains à reconstruire ; c’est avec leurs mots nouveaux qu’ils pourront chasser du pouvoir ces tenants de l’immobilisme social. Je dois me réfugier dans la fiction d’un autre temps : dans le conte, puisque ma bouche ne peut se résoudre à s’approprier la langue qui évolue.

 

J’avais des vieux mots sur le bout de la langue. Je les ravale, les conserve au fond de la gorge. Ils me serviront pour explorer le passé. C’est désormais mon univers qui s’étiole et me conduit inexorablement vers le point final. Je leur laisse la place en m’effaçant sur la pointe des pieds ; je leur tire mon chapeau avec des mots qui ne sont déjà plus les leurs.

 

La fracture n’est plus sociale ; elle est lexicale. Il faut s’y résoudre et ne plus chercher à se comprendre. Les tribus langagières sont devenues hermétiques, étanches et indifférentes les unes aux autres. On se fabrique des accents, on se donne de nouveaux codes, de nouvelles grammaires. Les argots ont remplacé les patois en boutant la langue commune, en la rejetant aux oubliettes d’une école qui n’est plus en mesure de la transmettre.

 

Je suis certain que c’est une volonté manifeste d’hégémonie de la classe dirigeante, mais tôt au tard, elle se trouvera prise à son propre piège. Cessant d’être comprise, elle finira par être rejetée par ceux qui n’en pourront plus de subir tous ces maux qu’ils ne parviendront plus nommer dans la langue de l’autre. Alors les émotions ne trouveront plus d’expression commune et l’explosion du corps social sera inévitable, faute de sens commun.

 

Malenbouchement vôtre.

Du mot à mot.

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Emmanuel Cockpit 08/05/2017 17:27

Un bel hommage à toutes les langues, qu'il vaut mieux avoir bien pendue, voire préférer la tirer, ce qui évite de l'avaler ou de l'avoir dans sa poche.

C'est Nabum 09/05/2017 06:47

Emmanuel

La langue est notre matière première, notre trésor et notre passion. Ne la tirons pas ni la laissons nous mener par le bout du nez