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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le rire enchanteur.

Yann Pierre

Le rire enchanteur.

Un chanteur pas ordinaire

 

Je l’avais perdu d’ouïe depuis fort longtemps, un temps lointain où quelques irréductibles tentaient encore naïvement d’organiser une Contre-fête johannique. Il ne faut pas lutter contre le rouleau compresseur d’une pensée formatée. Nous baissâmes les bras, faute de combattants, laissant la rue aux édiles défilant devant une plèbe admiratrice et lobotomisée. En cette époque incertaine, le chanteur n’avait pas encore trouvé sa voie, il m’avait semblé hésitant, à la recherche d’un style plus personnel aussi.

 

Plus de quinze ans après, je découvre un chanteur original, arpentant en artisan de la chanson, un territoire rare et peu emprunté. Il lui arrive sans doute souvent de défricher pour se frayer une chemin escarpé dans une langue qu’il peaufine avec la précision d’un orfèvre. Il s’excuse presque de ne pas avoir de succès, de rester dans l’ombre des produits stéréotypés, lui qui ose avec talent le pari de la chanson qui donne à rire et à réfléchir.

 

Je n’ai pas retrouvé Yann Pierre sur une scène orléanaise. La culture a pris le maquis depuis quelques années grâce à des initiatives personnelles ou collectives, dans la plus grande discrétion. Les artistes en mal de scènes officielles ont fait le pari de la proximité, de la simplicité et d’un contact direct et sans intermédiaires mercantiles avec un public qui se refuse à se laisser gaver par la production nationale.

 

C’est ainsi que fleurissent des concerts au jardin, des rencontres à domicile, des petits groupes d'esthètes béotiens qui aiment tout autant se retrouver devant une bonne bouteille qu’un artiste aimant à pousser le bouchon plus loin. J’ai le bonheur d’être devenu un convive assidu de l’un de ces dangereux groupuscules artistiques, qui défend la chanson de qualité et le spectacle vivant.

 

Une fois par mois, un rendez-vous est donné. L’information circule sous le manteau, elle passe de bouche à oreille, comme un message d’espoir pour honorer un musicien, un chanteur, un groupe en devenir, un poète ou une conteuse. Le soir venu, les initiés se retrouvent dans un jardin ou bien une maison, un verre à la main avant que de se regrouper autour de celui ou de celle qui va les enchanter une heure durant.

 

Yann Pierre non seulement nous a enchantés mais il nous a fait rire aux éclats par ses textes ciselés et puissants. L’humour en chanson, d’autres s’y sont essayés, jouant du calembour ou bien du jeu de mots, de la grosse farce ou encore des astuces de la langue. Lui ne tire pas ces ficelles, il rentre sur la pointe de la voix dans des problématiques contemporaines, glisse progressivement de l’autre côté du miroir de l’actualité, pour, en quelques touches acerbes, drôlatiques ou surréalistes, nous entraîne dans l’ironie douce amère.

 

Il s’accompagne à la guitare dont il joue avec une rare délicatesse. C’est sans doute le contraste entre un texte acide, piquant et une mélodie d’un grand classicisme qui permet à cette curieuse alchimie de fonctionner à merveille. L’assistance rit, rit même aux éclats, des éclats qui touchent leur cible. Pour lui le rire n’est pas une fin en soi, c’est la courtoisie du désespoir, la délicatesse de l'indignation, la politesse de la révolte.

 

Je ne remercierai jamais assez les amis qui sont à l'initiative de ces rencontres discrètes et culturelles de me faire ainsi découvrir ou redécouvrir des artistes locaux qui, ailleurs, ont bien du mal à se faire entendre. C’est en reproduisant un peu partout de telles initiatives que de véritables artistes comme Yann Pierre peuvent se produire et offrir en retour un plaisir incomparable à ceux qui auront fait l’effort de répondre à leur invitation.

 

Je ne cesse de fustiger le conformisme et la frilosité des programmateurs tout autant que du public. La curiosité semble faire cruellement défaut parmi nos semblables. On ne se déplace désormais que pour une vedette vue à la télévision, la machine à décérébrer et à fabriquer de l’insipide et de l’inepte. Fort heureusement, la résistance s’organise, la culture refuse de se soumettre au diktat de l'impérialisme du formatage, même si parfois je commets quelques injustices vis à vis de producteurs locaux trop focalisés à mon goût sur un genre précis. (Ils se reconnaîtront)

 

Puissiez-vous, vous aussi, avoir la chance de trouver un tel réseau, de reprendre le chemin de la découverte et de la curiosité. Des artistes comme Yann Pierre ne demandent qu’à se faire entendre et à vous conduire par le cœur dans leur univers. Le sien mérite même que vous deveniez à votre tour un organisateur de spectacle vivant. Une grande salle à manger, un jardin, quelques chaises et des voisins et le tour est joué. Vous ne le regretterez pas, je vous l’assure !

 

Clandestinement vôtre.

Le rire enchanteur.

Photographies : Clodelle Claudine

 

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