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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Ça ne coule pas de source.

Lettre 23 : D’une petite goutte de pluie aux promeneurs

 

Quelle dégringolade ! 6000, 5000 mètres… plus que 500 mètres peut-être ; et j’aperçois au beau milieu d’un champ jaune en fleurs un individu, casquette façon américaine vissée sur la tête, un promeneur ou randonneur peut-être, un agriculteur en tour de plaine plus probablement.

Dans le cycle de l’eau, je me souviens être passée dans ce coin de Beauce il y a une cinquantaine d’années et avoir croisé un petit paysan chapeau sur la tête, avec femme et enfants en train de faire les foins en mulons.

Te souviens-tu, le papa, combien cela sentait bon la luzerne ou le farrot ? La sueur du labeur aussi !

Et puis j’ai poursuivi mon chemin, sainement, dans la douceur du limon, au contact d’amis lombrics, pour arriver à la rivière, puis le fleuve, la mer et repartir vers les nuages.

Et je reviens aujourd’hui, atterrissant sur ces fleurs dorées qui amortissent ma chute, lavant les feuilles. Une sensation désagréable : quelque chose me picote, une démangeaison. Les abeilles sont rares. Je poursuis dans la terre mon habituel chemin, sans rencontrer de vers de terre, jusqu’à l’eau de la nappe qui me transmet une odeur bizarre avant d’être aspirée violemment par une énorme paille métallique et être rejetée en surface sur du blé en ardente végétation.

Amis promeneur ou agriculteur, que s’est il passé entre mes deux passages ?

 

Petite goutte de pluie

 

Ça ne coule pas de source.

L'eau d'ici.

 

Il était une petite goutte d’eau qui aimait voyager. Elle en avait vécu des aventures, expérimentant des circuits de plus en plus complexes, au fur et à mesure que les humains étendirent leur empreinte sur la planète. Avant eux, tout était si simple, le cycle de l’eau coulait de source, il prenait certes des chemins détournés, acceptait parfois de longues stations dans une nappe phréatique comme celle de Beauce, s’accordait des détours surprenants par le truchement des végétaux, prenait racine dans quelques lacs souterrains avant de ressurgir en plein soleil et de disparaître en fumée.

Nul nuage noir dans cette formidable loterie qui ouvrait le bal, ici dans une source, là dans un puits, ailleurs dans une résurgence, plus loin encore dans un océan ou bien une rivière. L’eau coulait, coulait, coulait sans se charger de poisons ni même d’immondices. La boue, la poussière, le sable, le pollen et bien d’autres choses encore, toutes plus naturelles les unes que les autres, se chargeaient de lui compliquer un tant soi peu l’existence et le mouvement. Mais rien de bien grave en somme, pas de quoi déposer la moindre plainte ni la plus petite récrimination.

L’eau allait son chemin, toujours accessible, toujours comestible. Les animaux et les plantes pouvaient s’en nourrir sans crainte, profitant pleinement de ses bienfaits. Où qu’elle fut, elle était source de vie et de santé, élément indispensable à toute vie sur cette planète. C’était un temps merveilleux où nulle force ne s’arrogeait le droit de propriété sur ce bienfait de la nature.

C’était un temps avant la venue des drôles d’animaux qui allaient debout sur leurs jambes. Ceux-là ont changé la donne, modifié l'équilibre, bouleversé les règles du jeu naturel. Il y eut des barrages et des retenues, des dérivations et des fossés, des puits plus profonds qui asséchaient les petites réserves voisines. L’eau devint un enjeu de pouvoir ou bien l’expression de la puissance. Elle découvrait alors que les hommes étaient capables de calculs, de viles stratégies pour priver d’autres humains de ce bien si précieux.

Mais là encore, tout ceci n’était rien en comparaison de ce qui allait suivre. L’expansion humaine fut accompagnée d’un bouleversement du sol. Des forêts arrachées, de drôles de matériaux couvrant les terres, des canalisations, des fossés, des dérivations, des circuits souterrains. L’imagination des nouveaux maîtres de la planète était sans limite. L’eau filait un mauvais coton.

Elle conserva sa pureté de nombreuses années encore, se moquant des fantaisies de ces drôles de personnages jusqu’à ce qu’ils se mettent à user sans mesure de cette merveilleuse ressource naturelle. Les tanneurs, les teinturiers, les équarrisseurs, les métallurgistes, les potiers, les lavandières, les maîtres verriers, les ferronniers, …, la liste serait interminable de ceux qui se mirent à souiller sans retenue nos rivières et nos sources.

Pourtant, les paysans étaient encore des êtres raisonnables. Ils respectaient la nature, le cycle des saisons, les animaux et l’eau dont ils usaient avec parcimonie, ne comptant le plus souvent que sur les pluies pour irriguer leurs récoltes. Ils semaient, engraissaient leurs terres des fumiers de leurs étables et tout allait pour le mieux dans un monde encore fréquentable.

Puis soudain tout bascula. Des ingénieurs, des chimistes, des plus savants et sans doute plus cupides que les autres se soucièrent d’améliorer les rendements, de nourrir les sols avec des produits douteux sortis d’industries honteuses. Les agriculteurs se firent empoisonneurs de l’eau sans même le savoir, sans s’en douter, croyant naïvement les arguments oiseux des marchands de mort. Bientôt, il ne fut plus possible de boire l’eau des fossés, puis ce fut celle du puits, puis bientôt, il devint indispensable de traiter l’eau avec d’autres produits tout aussi inquiétants.

Le cycle de l’eau continuait son immuable mouvement. Cependant il y avait quelque chose de changé, la petite goutte d’eau portait de lourdes menaces pour la santé des humains mais aussi pour celle des animaux et des plantes. Des métaux lourds, des phosphates, des poisons affreux, de la radioactivité se dissolvaient dans l’onde pure d’antan pour en faire un liquide mortel.

L’eau devint un produit marchand. Des humains, au nom de je ne sais quelle morale propre à cette étrange espèce, prétendirent possible de vendre l’eau, de l’accaparer, de la commercialiser. Un don du ciel ou de la terre qui devenait par une étrange baguette de sourciers financiers, une affaire rentable et l’occasion de priver de moins chanceux de ce qui n’avait jamais été mesuré par la mère nature.

La petite goutte d’eau ne pouvait plus voyager selon sa fantaisie. Elle devait passer par les fourches Caudines des scélérats, des empoisonneurs, des accapareurs, des apprentis sorciers, des compagnies industrielles. L’eau aussi devait disposer d’un passeport pour franchir une frontière, pour irriguer ou bien hydrater. Elle était taxée, vendue, détournée, mesurée, galvaudée.

L’eau se dit que les hommes ne la méritait pas. Elle cessa de couler, elle se cacha dans les entrailles de la Terre, elle s’enfuit des rivières et des océans pour mettre à mort cette espèce imbécile et cupide. Elle cessa de tomber comme pluie d’argent, les hommes étaient trop avides pour apprécier sa valeur. Ils moururent de soif d’avoir eu trop faim de richesse. Alors, alors seulement, quand il n’y eut plus un seul animal debout sur ses jambes, elle revint irriguer une Planète à nouveau fréquentable.

Précipitamment sien.

Ça ne coule pas de source.

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