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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Donner sa langue au chat

Une parole en l’air, si près de Dieu.

Donner sa langue au chat

Pentecôte :

Des langues de feu tombées du ciel

 

 

Il était une fois un chat qui avait droit au chapitre. J’entends ainsi que l’animal, non content de miauler et de ronronner comme tous ses congénères, maniait la langue bien mieux que vous et moi. Il s’exprimait à haute et intelligible voix, parlant même, prodige suprême, sept langues différentes qu’il avait acquises au cours de ses sept vies. Le côté polyglotte n’étonnait personne, les gens s’habituent vite à l’extraordinaire. Par contre qu’il eût une souris dans la gorge en surprenait plus d’un.

Il faut reconnaître que l’animal était quelque peu matois et avait plus d’un tour dans son sac. Il aimait à faire le pitre et se nourrissait de bons mots. Il ne crachait pas sur le calembour, que pour d’obscures raisons, il ne proférait que sur sa litière, prétendant que son maître Victor, en une autre vie, lui avait certifié que ce n’était que fiente de l’esprit.

De l’humour notre chat n’en était pas dépourvu, bien au contraire. Il brillait en société de belles saillies et de cinglantes répliques. Il était réputé pour ses coups de griffes et ses traits d’esprit qui ravissaient un auditoire toujours bienveillant à son égard. Qu’il fut chat de gouttière l’autorisait également à user d’un langage peu châtié, une langue de la rue et d’un argot des bas quartiers. Nul ne s’en offusquait tant l’homme est capable de mansuétude pour ceux qui ne sont pas ses pareils.

Parfois, il perdait tout contrôle, se mélangeait les aiguilles des différentes langues qu’il parlait. Il prenait un mot pour l’autre, se chamaillait avec le premier venu pour un mot de travers et s’en rendant compte, tombait alors dans un chagrin profond. Il n’était pas temps dans ces circonstances de le caresser à rebrousse-poil. Il était d’humeur chafouine et sombrait même dans une dépression que seul un verre de chablis permettait de surmonter.

Car, il faut bien l’admettre, c’était là son principal défaut, notre chat avait un terrible penchant pour le vin d’ici. Quand il partait ainsi en bringue, il disait à la cantonade qu’il chapeautait sa mélancolie de quelques bulles d’alcool. L’expression était belle même si pathétique était le comportement de l’animal qui se grisait.

C’est un soir de beuverie, une nuit bachique durant laquelle, c’est bien connu, tous les chats sont gris, que se déroula la scène qui justifie ce texte quelque peu chaotique. Ivre mort ou peu s’en faut, notre chat mal embouché se lança dans un chapelet d’injures à l’encontre d’un frère Siamois qui avait eu l’outrecuidance de s’indigner de son langage.

Le brave frère sortait justement de dire une messe basse dans une chapelle et espérait prolonger l’extase dans lequel son dialogue avec le Très-Haut l’avait placé. Il fit la morale à notre matou qui prit fort mal la chose. Le greffier, fou de rage, tint un chien de sa chienne à l’homme d’église, se jurant de lui faire avaler ce qu’il considérait être un outrage à sa royale personne. Il faut reconnaître à sa décharge que notre chat avait appris l’égyptien auprès d’un pharaon, ce qui vous confère souvent des idées de grandeur.

Le moine ne voulut pas manger son chapeau, se refusant à s’abaisser devant un chat noir, un suppôt du diable à n’en point douter selon lui, d’autant qu’il voyait dans le Malin la seule explication possible à sa parole polyglotte. Le religieux, plus habitué à converser avec les anges et les oiseaux qu’avec un chat imbibé, voulut chapitrer le gredin.

Habitué aux prêches véhéments, maniant l’anathème tout autant que la menace d’excommunication, le prélat proféra des paroles qu’il aurait du garder au fond de sa gorge. Il s’emporta tant et si bien qu’il se mit, vieux réflexe de séminaire, à parler une langue morte, un latin ecclésiastique de la meilleure tenue.

Le chat, ignorant tout de cette manière de s’exprimer et soucieux d’accroître encore un peu plus son panel lexical, lui réclama sur le champ d’apprendre cette langue, de lui, totalement inconnue. Il convient de préciser que l’animal avait été dans une vie antérieure chat persan et que par là même, il avait toujours évité de côtoyer l’église romaine et apostolique.

Le moine voyant dans cette demande une belle occasion de convertir l’animal, emporté par sa fougue et sa foi, certain de la puissance de son verbe et de la force de la parole divine, lui donna sa langue sans aucune méfiance. Le félin était malin, il fondit sur l’appendice qui pendait là sous ses yeux et n’en fit qu’une bouchée.

Le porte-parole de Dieu perdit dans l’instant son outil de travail. Il s’était fait abuser par l’animal et n’avait plus que les yeux pour pleurer son éloquence à jamais envolée. Comme tout ceci se passa en haut d’une chaire, il se murmura parmi les fidèles qui avaient assisté à la chose que le moine qui avait la langue bien pendue l’avait donnée au chat pour le convertir. Il fit ainsi son entrée dans la grande cohorte des bienheureux martyres.

Le moine fut vénéré de son vivant, d’autant plus, que privé de l’usage de la parole, sa compagnie était devenue à tous bien plus agréable. Le chat quant à lui s’en alla, content d’avoir une langue de plus à son arc. C’est en chemin qu’il croisa un bateau venant de Nevers et allant à Nantes sur lequel un perroquet vert parlait un latin de messe de fort bonne tenue.

On se saura jamais ce que put dire le perroquet, propriété des sœurs visitandines, mais le chat, nouvellement latiniste, en fut outragé. Il vola dans les plumes du bel oiseau vert et n’en fit qu’une bouchée. Le chaperon de l’animal ne voulant pas subir les foudres de la communauté, substitua au volatile ainsi dévoré un autre de ses congénères qu’il trouva dans un bouge. Le pauvre perroquet ne savait rien du latin et parlait un argot épouvantable qui engendra une étrange histoire contée par l’ami Jean Baptiste Gresset en 1734. Voilà comment naissent les légendes tout autant que les expressions.

Chapitrement sien.

 

 

Donner sa langue au chat

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