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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le jardinier en robe de chambre.

Le retour à sa terre.

Le jardinier en robe de chambre.

Portrait tout en fêlures.
 

 

Il porte un chapeau de paille troué qui couvre une belle tête de sage. Sa barbe poivre et sel lui donne des allures de Jean Réno. Il tient sa cane d’une main tremblante tandis que de l’autre, c’est avec une épuisette qu’il nettoie les impuretés tombées dans son bassin. Il bruine sur la cité des cloches et notre dandy jardinier s’en moque, lui qui cherche à trouver son ami le phasme pour le salut du matin.

Sa diction est lancinante, profonde tout en donnant une solennité à tous ses propos. Il articule avec un soin incomparable, semblant chercher ses mots à moins qu’il ne veuille les capturer avant qu’ils ne se perdent dans un embouteillage mystérieux. Il aime ainsi à converser, à raconter son parcours, la maladie neurologique qui l’a frappé soudainement tout en étant intarissable sur cet endroit surtout qui a redonné sens à son existence.

Ici est un lieu de vie pour des adultes handicapés. Une fermette avec ses bâtiments dispersés autour d’une mare et d’un petit jardin. Une grange, un atelier, un gîte pour des visiteurs, des bureaux forment la belle cité de cloches, telle que l’avait voulue son fondateur, le père Sylvain il y a plus de cinquante ans de cela.

Le père Sylvain si j’en crois les photographies que m’a montrées notre ami jardinier avait tout de l’abbé Pierre. Autant physiquement que moralement, ce personne portait une foi humble et déterminée, un engagement sans faille pour se mettre au service de ses frères et sœurs fêlés de la vie. Ce n’est pas par hasard qu’il tenait à nommer son centre de vie « La Cité des Cloches ! ». Plus tard, beaucoup plus tard, il a fallu retirer ces cloches qui sonnaient faux dans un monde toujours plus policé. Les esprits malveillants y voyant comme une ironie déplacée ou pire une insulte honteuse.

Mon jardinier s’en moque. Lui, il a connu le père Sylvain, il fut même un des tous premiers bénévoles venus aider le saint homme dans son projet humaniste. Il avait seize ans et touché par le charisme du fondateur, il avait suivi ses pas. Il me raconte alors cet homme dormant à même le sol dans sa petite chapelle, toujours pieds nus dans ses sandales, en robe de bure par tous temps. Il était là pour faire la cuisine aux premiers pensionnaires.

Cinquante ans ont passé. Une vie riche qui se fracasse soudain à l’arrivée d’un mal étrange qui lui détruit le cervelet. Des troubles de la parole, de l’équilibre, du sommeil, des douleurs soudaines et violentes suffisent à faire basculer son existence. Sa femme le quitte, ne pouvant vivre ce cauchemar à ses côtés, ses enfants s’éloignent eux aussi. Il ne peut vivre seul dans un appartement. Il se souvient de la cité des cloches, c’est là qu’il va trouver sa place.

Étrange boucle de l’existence, retour aux sources en un changement radical de perspective. Le jardinier revient comme si toute sa vie professionnelle et familiale n’avait été qu’une parenthèse pour lui permettre de refermer le cercle. Il y a retrouvé un ami d’enfance qui est toujours bénévole, ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre pour, à jamais, effacer un passé qui s’étiolait.

Le jardinier en robe de chambre n’a cessé de parler, de se raconter, de se confier. Je ne m’autorise pas de vous narrer les péripéties d’une existence qui pour lui aussi se perd dans les limbes d’une mémoire qui se dissout. C’est ici qu’est son présent et que revit un passé si lointain. C’est ici et nulle part ailleurs qu’est sa maison, sa vie et tous ses demains à vivre intensément.

Il fait le jardin, bricole, s'enquiert de son amie l’hirondelle, bavarde avec les carpes du bassin. Il fait son train avant que la fatigue ne le contraigne à dormir quelques heures. Il reprendra alors son activité, à ce rythme contraint par la maladie. Le jardinier prend racine dans cet univers qui sera le sien pour la fin du parcours. Il est totalement centré sur l’instant qu’il convient de vivre intensément. Demain sera un autre jour.

Il prend son pendule, m’explique alors sa passion pour la géologie. Il débusque les courants telluriques, cherchent les eaux souterraines et des nœuds mystérieux. Le pendule s’emballe dans sa main, il tient alors du professeur Tournesol. Je l’écoute, il y a une magie chez cet homme. Il me montre les fils de cuivre dont il a parsemé le fermette pour que vivent mieux tous les pensionnaires. Ce sera notre dernière conversation, il me faut déjà partir...

Je voulais le saluer, sans doute bien maladroitement avec des mots qui eux aussi, se fracassent à l’émotion. La sagesse de notre homme méritait ces quelques lignes. Je le salue et je sais que je reviendrai une fois encore, offrir un nouveau spectacle aux hôtes de la cité des cloches. Il est des lieux qui ne se s’oublient pas, qui laissent à jamais une trace dans le cœur. L’abbé Sylvain a gagné son paradis, il l’a construit sur Terre pour des hommes et des femmes aux fêlures sublimes.

Portraitement sien.

Le jardinier en robe de chambre.

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La malice 29/06/2017 14:38

Grand merci, Hommage profond , fantastique realitee, a la cite des Cloches ou nous etions dans une autre dimension !!! Magique. Et Spirituel.....les Vibrations sont presentes : le pere Sylvain VEILLE ! TREs Impatient d ' y revenir.......merci Bernard . d.la. mal.......

C'est Nabum 29/06/2017 16:35

Maurice !

Voilà un endroit que j'avais à cœur de vous faire découvrir
Que vous l'ayez aimé me réjouit

Quant à ce saint homme, il mérite du seigneur