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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Coup de chaud à l’Ehpad

La séance soporifique.

Coup de chaud à l’Ehpad

Contes à grosses gouttes

 

Trente-huit degrés dehors. Un soleil de plomb, une atmosphère saturée, un air brûlant, pas de doute la canicule est à l’ordre du jour. Je me rends à l’Ehpad pour ma séance mensuelle avec une certaine inquiétude ; comment vais-je trouver les pensionnaires ? J’entre dans l’établissement, immédiatement je suis saisi par le contraste entre l’extérieur et l’accueil où il fait presque froid.

Il me faut quelques secondes d’acclimatation avant de comprendre qu’ici, il convient d’éviter le coup de chaud. J’avance plus avant dans les locaux, je suis attendu à l’étage, dans la salle d'animation. Elles sont déjà très nombreuses à à patienter, c’est du moins ce que je me dis, un peu surpris de l’affluence. La séance précédente aurait-elle fait tache d’huile ?

Je comprends vite que je me berce d’illusion. Nous sommes dans une salle climatisée alors que les chambres ne bénéficient pas de ce confort. Une bonne moitié de l’assistance dort profondément. L’impression est déstabilisante, je dois l’admettre. Je risque quelques remarques que je souhaite humoristiques, affirmant que je ne vais pas parler trop fort pour ne pas réveiller les dormeurs.

J’ai malgré tout autour de moi des pensionnaires qui sont venues pour m’écouter. Elles sont moins pétillantes que les fois précédentes. La chaleur a littéralement anesthésié le groupe. J’ai le plus grand mal à les faire participer. Elles m’écoutent, ça ne fait aucun doute, je les vois réagir à mes histoires mais l’énergie leur manque quand il s’agit de participer à leur tour.

Je commets l’erreur sans doute de les interroger sur le plat qu’elles aimeraient déguster une dernière fois. L’appétit ne peut venir par cette chaleur. Il faut insister pour obtenir quelques suggestions : « un gigot haricots, pas une tranche mais une belle cuisse entière » me souffle enfin l’ancienne institutrice, « une blanquette de veau avec des girolles et des pommes de terre » ajoute la fille de l’épicier. Je n’en obtiendrai pas plus du côté des plats consistants. J’ai plus de chance avec les desserts, la gourmandise demeure tournée vers le sucré.

« Une Tarte Tatin avec de la glace à la vanille » ajoute une vieille dame aux yeux pétillants de malice, « Une charlotte aux fraises » se pourlèche sa voisine, « Une Tarte aux pommes toute simple » insiste une autre dame qui sort de chez le coiffeur. Mis à part ces quelques vieilles dames indestructibles, les autres sont en état d’assoupissement post-digestion. L’encéphalogramme est inversement proportionnel à la courbe de température.

Un nouveau conte me permet de retrouver un peu d’énergie. Elles sont venues aujourd’hui pour m’écouter et bien moins pour parler. L’atmosphère est soporifique, je ne peux lutter véritablement contre l’emballement thermique. J’ai maintenant devant moi des petites filles qui boivent mes paroles. C’est la seule chose qu’elles peuvent faire ce jour si étouffant. Elles m’avouent que dans leurs chambres, la chaleur est intenable, qu’elles sont bien mieux ici et que c’est sans doute pourquoi j’ai autant de monde.

Voilà un terrible principe de réalité qui ne refroidit pas pour autant mes ardeurs. Je me laisse prendre moi-même à mes récits. L’animatrice s’en amuse et me le fera remarquer à la fin de la séance en m’avouant qu’elle s’est trouvée embarquée elle aussi comme les quelques dames en état de m’écouter. Il est des jours où il faut se satisfaire de cela. Je raconte, je déclame, je tiens le crachoir.

C’est justement le sujet qui soudain déclenche les réminiscences. Les voies de la mémoire sont imprévisibles. Une dame me dit que son grand-père chiquait, une autre prétend que ses deux grands-parents prisaient. De crachats en éternuements, nous passons du coq à l’âne, la seconde guerre arrive sur le tapis sans crier gare. Durant dix minutes, une femme raconte en revivant l’effroi de l'intrusion de la gestapo chez ses parents qui cachaient un prisonnier évadé.

Des voisins charmants les avaient dénoncés. La dame en tremble à nouveau, elle se met dans tous ses états, se rappelle ses instants d’effroi et dispose encore d’une formidable volonté de vengeance. Elle a un geste non équivoque de haine vis-à-vis de ceux qui ont failli faire basculer leurs vies. Tout se passa bien par la grâce d’un heureux concours de circonstances. Les autres écoutent, parfois gênées. Étaient-elles dans le camp des résistants véritables ou bien des gens aux comportements peu glorieux ? Manifestement, le silence s’impose sauf pour ma narratrice qui s’enflamme. Elle évoque ensuite le parcours de son frère, marié le 29 août et parti le 3 septembre 1939 pour la guerre.

Il est fait prisonnier, s’évade en fuyant vers l’Est avant de tomber à nouveau derrière un camp de détention russe. Quand l’Allemagne attaque la Russie, avec des soldats anglais il participe aux combats aux côtés de ses anciens geôliers. Par un mystère qui m’échappe alors, il se retrouve en Angleterre avant d’être embarqué dans l’aventure africaine avec les troupes de la France libre. Il combat en Lybie, en Égypte, en Syrie avant que de débarquer en Provence et de libérer Lyon. Il retrouvera son épouse en avril 1945 sans une égratignure...

C’est elle qui fut la conteuse. J’ai écouté comme tous les autres, subjugué par l’énergie qu’elle a mis dans ses deux récits. Un grand souffle passe dans la pièce, celui de la grande histoire et des comportements exemplaires. Cette dame justement a un comportement qui tranche singulièrement de celui de ses voisines. Elle a encore un caractère fort et une posture d’une incroyable énergie.

Ce sont ces moments qui donnent sens à mon engagement. Je retourne à mes contes, je chante un peu avec elles puis je les laisse à leur goûter. Elles attendent déjà ma prochaine visite. J’ai oublié la chaleur, la climatisation et la troupe qui n’a toujours pas ouvert l’œil. La fois prochaine sera une autre aventure. Elle débutera par cette lecture puisque tel est le rituel. Que vous partagiez ces instants en me lisant éventuellement a un sens pour elles, c’est le signe qu’on pense encore à elles dans le monde réel.

Narrativement leur.

Coup de chaud à l’Ehpad

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