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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Comment j’ai rencontré les poissons

Notes de lecture

Comment j’ai rencontré les poissons

de Ota Pavel

 

Il arrive parfois des rencontres fortuites entre un lecteur curieux et un livre qui n’a pas fait la une ni même les têtes de gondole. Ce fut le cas avec ce beau petit livre broché à la couverture bleu pâle sur laquelle deux esturgeons, me semble-t-il, sont imbriqués de manière à évoquer une ancre marine. Je fis donc cet achat sur la seule couverture ignorant tout de son auteur Ota Pavel et de la littérature Tchèque.

Quelques jours plus tard, je sortais de la suite de ces charmantes petites chroniques nostalgiques avec l’envie de partager ce bonheur simple d’une lecture réjouissante et évocatrice de tant de souvenirs. Naturellement, qui n’est jamais allé à la pêche, sera vite désarçonné par ces récits emprunts d’un humour revigorant.

Cette lecture m’inspira également un conte en tirant un portrait fort différent sans doute mais totalement né dans mon imaginaire de l’oncle Prosek, le passeur pêcheur qui deviendra Albatros sous ma plume. Je vous invite à venir vous plonger dans ce recueil de nouvelles jubilatoires au cœur même de l’horreur de la seconde guerre mondiale.

Le narrateur est alors un jeune gamin en culottes courtes, troisième garçon d’une fratrie dont le père est un juif beau parleur, hâbleur, roublard, coureur et d’abord amoureux des rivières et des étangs. Il y a là des descriptions sublimes que la passion halieutique mais aussi l’amour d’un cours d’eau lui ont inspirées. Il est vite initié à cette activité particulièrement indispensable dans un contexte de restriction d’autant plus que son père et ses deux frères partent pour les camps de concentration. Mais pas de pathos rassurez-vous, cela demeure léger et joyeux, comme si la tragédie ne pouvait atteindre le gamin.

Vous allez tour à tour partir à la découverte des carpes de l’étang, de la vieille ancêtre du moulin, pourchasser le brochet noir, passer la nuit à la pêche à l’anguille, attendre vainement les anguilles d’Or. Les détails sont savoureux, les anecdotes croustillantes. Nous y croisons également des personnages hauts en couleur à commencer par ce passeur de légendes digne de figurer chez Maurice Genevoix.

La nécessité fait loi et il sera encore question de chasse, ou plutôt de braconnage en prenant tous les risques possibles. Il faut manger quand on n’a plus rien et le gamin s’y emploie à l’imitation de son inénarrable père. La cueillette des cèpes n’est pas oubliée pour ce livre champêtre, naturaliste et si humain.

Je ne peux résister au plaisir de vous offrir un extrait, un fragment de ce bonheur auquel j’ai la prétention de vous convier. Ne me demandez pas le livre, il est déjà offert en cadeau à un pêcheur de carpes qui trouvera j’en suis certain de quoi raconter des histoires à son fils. Je m’attelle donc à recopier un passage pour vous donner l’envie de plonger à votre tour dans les étangs et les rivières tchèques. Bonne lecture à vous.

« Je revoyais surtout la région de Krivoklat. Le moulin de Nezabudice et la lumière perpétuellement allumée pour les braconniers et les gendarmes. Je repensais aux anguilles mystérieuses qui passaient par là, avec leurs petits yeux de serpents, toutes frénétiques dans leur pèlerinage depuis les mers et les océans. L’intéressant, c’est bien que les choses de ma vie avaient disparu, mais les poissons étaient restés. Ils faisaient le lien avec la nature, où ne tressautait pas, avec saccades ridicules, le tramway de la civilisation.

Je sais désormais ce qui attire la plupart des gens, ce n’est pas seulement la quête du poisson, mais la solitude des temps révolus, le besoin d’entendre l’appel de l’oiseau et du gibier, encore tomber les feuilles d’automne. Tandis que je mourais là-bas à petit feu, je voyais surtout cette rivière qui comptait plus que tout dans ma vie et que je chérissais. Je l’aimais tellement, qu’avant de me mettre à pêcher je ramassais son eau dans mes mains en coquille et je l’embrassais comme on embrasse une femme. Puis, je m’aspergeais le visage avec le reste de l’eau et je réglais ma canne.

La rivière s’écoulait devant moi. L’homme voit le ciel, il jette un regard dans la forêt, mais ne voit jamais rien au cœur d’une vraie rivière. Pour voir ce qui se passe dans une vraie rivière, il faut une canne à pêche....

La pêche, c’est surtout la liberté. Parcourir des kilomètres en quête d’une truite, boire à l’eau des sources, être seul et libre au moins une heure, un jour ou même des semaines.

Rivièrement sien.

Comment j’ai rencontré les poissons

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