Partager l'article ! Conseil de discipline ...: Le bout du chagrin. Je vous avais narré une ...
La Fille Ligère
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
A sa naissance on lui fit
Un berceau d'une gerbe de joncs
Elle aurait grandi au Puy
Avant de rejoindre des garçons
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
Ils étaient tous marins
Cœurs gros et mœurs légères
Ils suivirent son chemin
Jusqu'à sa tribu Liger
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
En été elle se prélasse
Alanguie, elle prend tout son temps
C'est sans fin qu'elle rêvasse
S'endormant le long de ses bancs
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
Et en automne, elle forcit
Elle redevient fréquentable
Mais si elle reste dans son lit
C'est pour se faire plus aimable
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
Et en hiver elle s'emporte
En roulant sa colère
Tout en se faisant plus accorte
À tous les marins en galère
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
C'est au printemps elle se lâche
Débordant de toutes parts
C'est alors qu'elle se fâche
Et nous refuse le départ
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
Elle n'est jamais aussi belle
Qu'en notre soleil levant
Lorsque la brume l'éveille
À ses petits matins naissants.
C'est une Loire volage
Qui roucoule dans son lit
C'est un fleuve visage
Qui coule sans soucis.
Ligèrement vôtre
Je vous avais narré une bagarre d'une rare violence que je dus interrompre par la force. Ce n'est pas le quotidien d'un enseignant, il
ne faut pas exagérer, c'est un moment délicat pour le groupe et l'institution doit y apporter une réponse à la hauteur du traumatisme subi. Le Conseil de discipline est l'instance suprême de
notre maison d'indiscipline.
Un des deux belligérants avait usé sa dernière carte, il était passé, il y a moins d'un an en conseil de vie scolaire, l'ultime admonestation avant le grand saut dans le solennel.
L'autre eut droit à cette dernière étape avant la sortie, deux jours après les faits. C'est injuste mais c'est ainsi, il faut respecter rigoureusement les procédures au risque de se trouver en
but à des rappels tatillons.
Depuis la bagarre, celui qui était en sursis était chez lui au terme d'une mesure qualifiée de conservatoire afin de mettre un peu de paix dans les rangs et d'écarter le coupable
avant que de le juger. Il faut reconnaître que souvent, la classe bénéficie alors d'un moment de calme, d'un sentiment étrange que la limite ayant été franchie, il serait bon, ne fût-ce qu'un
temps, de ne pas en remettre une couche. En cela seulement, la sanction est exemplaire !
C'est donc dans une salle à l'allure de tribunal de famille que je retrouvai mon élève étrangleur. Il était accompagné de son père et de sa mère mais pas de l'avocat qui un temps
avait été annoncé. Il y avait face à eux 9 adultes et deux élèves. Il y a de quoi se sentir mal à l'aise d'autant que bien peu de personnes prennent la parole dans cette assemblée, ce qui confère
encore plus de lourdeur à cette séance.
Il faut exposer les faits, rappeler les heures de gloire du proscrit. Les questions fusent. Pourquoi ? Comment ? Jusqu'où ? L'accusé rentre la tête dans les épaules, je ne l'ai
jamais vu aussi silencieux. Ses parents encaissent, ils doivent en avoir gros sur le cœur !
Il faut pourtant parler au nom des autres, ceux qui ont eu peur, qui subissent les coups et les injures au quotidien. Il faut marquer une limite qui ne peut être impunément franchie.
Sinon, ce serait pire encore. Celui qui est là, devant nous, a fait le geste de trop. Il doit payer pour repartir d'un nouveau pas dans un autre établissement, c'est du moins ce qu'on espère.
Le père prend alors la parole. Il parle de lui, de ses valeurs, de ce fils si sage à la maison quand il est là, de sa femme qui est trop faible pour son seul garçon. Il se saoule de
paroles pour se prouver à lui-même qu'il a fait tout ce qu'il fallait. Nul ne vient déplorer pourtant un éventuel manque d'éducation, le problème est ailleurs, dans la banalisation des insultes,
dans l'usage de la violence quand les mots ne sont plus supportables.
Il continue son long monologue. Il en est pathétique, c'est de plus en plus gênant quand il met implicitement la faute sur « maman » incapable de se faire respecter ou bien de dire
non. Lui, il se fait obéir. Oh, rassurez-vous avec les méthodes modernes qu'on impose en France ! Curieusement, sa fille ainée a eu droit à la tradition et elle a beaucoup mieux réussi.
Que dire ? Que faire face à ce désarroi qui tourne en boucle et qui dévoile une relation bien plus complexe qu'il n'y parait. Monsieur finit par dire que son fils n'est qu'un idiot,
que maman est trop faible et que lui a trop de travail. Nous assistons à une thérapie familiale qui explique bien des choses mais si tard et sans vraiment pouvoir rien y faire.
Un membre de droit du conseil de discipline demande à la mère de prendre enfin une parole qui lui a été confisquée par son époux. Elle s'affirme et ne donne pas à voir l'image
d'impuissance que voulait nous transmettre son mari. Elle garde une grande dignité et use d'un vocabulaire expurgé des gros mots maladroits de son homme. Elle n'est pas sur la défensive, elle est
simplement malheureuse de ce que peut faire parfois ce garçon qu'elle aime vraiment.
C'est l'heure de la délibération. Je quitte la salle en compagnie des parents et du délégué de classe qui a bien tenu son rôle. Je discute avec cette famille pour les préparer à un
verdict qui ne fait pas de doute et qui s'impose vraiment. Quand la ligne est franchie, il faut un nouveau départ ailleurs. Je l'explique à ces gens qui veulent se tourner vers le privé, pensant,
bien illusoirement, qu'ils règleront les problèmes de violence incontrôlée de leur garçon. Il faudra bien plus pour stabiliser un enfant qui ne se maîtrise plus parfois !
Ce fut bien un instant de chagrin, un échec collectif, un aveu d'impuissance de l'institution comme de la société. C'est si facile d'exclure même si cela est parfois nécessaire.
C'est bien plus complexe d'apporter des réponses efficaces. Je crains que nous n'en ayons rien fait ce soir-là.
Impuissancement vôtre
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