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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Dépasser la mesure

La docimologie appliquée aux professeurs.

 


Un camarade dont je ne puis rien dire ici par prudence et discrétion a reçu un document préparatoire à son inspection. Il est vrai que le personnage est connu pour ses initiatives pédagogiques, ses travaux personnels reconnus bien au-delà du cadre départemental et ses résultats applaudis chaleureusement par les parents. Les écoles privés hors contrat se disputent ses ouvrages, lui qui pourtant est viscéralement attaché à une école publique dont les ardents défenseurs sont poussés au découragement par une hiérarchie désastreuse.


Contre vents et navrés, il enseigne souvent à contre-courant des doctrines officielles, il réalise des prouesses dans le cadre du réseau SLECC et ne compte jamais sa peine ni son temps pour permettre la diffusion de ses méthodes qui trouvent dans le passé, l'inspiration que le présent ne semble pas toujours nous fournir de façon satisfaisante.

 

 


 

Alors, quand on lui demande de passer sous les fourches Caudines de la machine à uniformiser les pratiques, à réduire les mauvaises têtes, à briser les exceptions, il ne goûte guère la procédure sans doute standardisée qu'a adoptée son supérieur ! Le garçon a caractère trempé et convictions inflexibles, il n'est pas homme à se laisser toiser par un fonctionnaire, fut-il inspecteur de l'éducation nationale. Cependant, il n'est pas fermé à une main tendue vers cet homme en mal de repères en lui apportant son expertise reconnue dans des sphères universitaires.


Surpris par un document préparatoire que l'enseignant à gratifier ou à tancer doit remplir avant la séance modèle qui servira de support au jugement administratif, il m'adressa ce message :

« Je viens de recevoir ce questionnaire préalable à l'inspection. Pour faire court, je ne remplirai pas cette grille d'auto-évaluation qui relève du management d'entreprise mais pas d'une mission d'instruction publique. L'opinion que j'ai de moi-même ne regarde en rien mon supérieur hiérarchique. »

Qu'est-ce qui avait pu mettre en état de rébellion ce fonctionnaire si affable, ce modèle de retenue et de modération ? Le premier item avait de quoi favoriser la sortie de route. L'inspecteur départemental demande en toute innocence sans doute à sa prochaine victime de se noter de 1 à 10 sur l'incroyable proposition suivante : « Agir en fonctionnaire de l'État et de façon éthique et responsable », fermez le ban !


Qui peut prétendre le contraire à moins de tenir un blog parfaitement incivique comme votre serviteur ? Étrange que l'éthique soit soudainement la préoccupation première de notre administration. En de nombreuses circonstances, j'ai pu penser le contraire, mais vous savez que je vois le mal partout !


Quant à s'interroger au sujet de la responsabilité d'un professionnel à qui depuis plus de trente ans, des parents confient leurs chers enfants, la préoccupation peut paraître pour le moins bien tardive. Et qui serait assez fou pour se prétendre irresponsable dans une profession où nulle visite médicale n'est exigée ?


Ensuite, le brave évaluateur demande à ses futures victimes, sans rire, s'ils maîtrisent la langue française pour enseigner et communiquer. Vous pouvez apprécier la nuance exprimée par la restriction apportée à cette maîtrise. D'autres n'ont pas à rendre compte de leur niveau de langue pour simplement présider une Nation …


Puis, il faut se positionner dans la maîtrise des disciplines enseignées qui sont si variées à l'école primaire que nul ne peut prétendre sérieusement à un humanisme, déjà rare au temps des lumières, tout en évaluant sa culture générale ; capacité qui se réfère sans doute à la possibilité de répondre aux questions absurdes d'un jeu télévisé d'une chaîne commerciale.


Puis les propositions se suivent en frôlant les différents aspects techniques d'un métier qui ne peut se résumer à la conception et la mise en œuvre de l'enseignement, l'organisation du travail en classe, l'évaluation des élèves, l'utilisation de l'informatique. L'humain a aussi droit à quelques interrogations surprenantes : Prendre en compte la diversité des élèves, travailler en équipe et coopérer avec la parents. Nous sommes rassurés !


Enfin, pour faire bon poids et arriver à dix items, un nombre symbolique pour ceux qui ne peuvent pas se passer de leurs doigts pour calculer, le questionnaire, auto-évaluatif, je vous le rappelle, demande aux impétrants, s'ils se sentent capables de se former et d'innover. Pour la formation, il est vrai, il est bien plus efficace de se charger soi-même de la chose que d'attendre des propositions de la hiérarchie. Quant à l'innovation, je suis ravi de découvrir qu'elle puisse être considérée comme souhaitable.


Je rejoins la consternation de celui qui plus que tout autre mérite le titre de Hussard Noir de la République, à la lecture de ce document. Comment remplir pareil recueil de lieux communs, de compétences abstraites et d'interrogations vides de lien à la réalité quotidienne de notre métier ? Le refus de remplir la grille va peut-être causer soucis et tracasseries à mon camarade mais il se dispensera du ridicule qu'il peut y avoir à renseigner pareille ineptie !


Re-bêlement sien.

Contribution de monsieur Guy Morel à cet épineux sujet :

 

NON AU NÉO-MANAGEMENT DANS L’ÉDUCATION NATIONALE

 

 

Depuis que le néo-libéralisme impose partout ses règles d’or, un management destructeur sévit dans les entreprises, privatisées ou non, de services publics. Son but : associer les employés à la dégradation de leurs conditions de travail et de rémunération. L’un de ses moyens favoris : l’humiliation par l’autoévaluation.

Comme de bien entendu, ainsi que dit la chanson, l’Éducation nationale ne pouvait pas rester à l’écart de cet incontestable progrès, et ces pratiques inquisitoriales s’y installent à petit bruit. Pour preuve, ce qui arrive à un instituteur de mes amis en exercice depuis trente ans, Pascal Dupré, pour ne pas le nommer.

Voici l’histoire, aussi cocasse à dire vrai qu’extravagante.

 Donc Monsieur X reçoit, il y a quelques jours un avis d’inspection, ce qui n’a rien d’extraordinaire, mais un avis accompagné, ce qui est nouveau, d’une grille d’autoévaluation qui vaut son pesant d’arachides et que vous pouvez découvrir ici http://www.slecc.fr/inspection_grille.htm

 

Vous avez bien lu : on demande à un instituteur chevronné, et donc déjà inspecté moult fois, de dire si, à son avis, il maîtrise la langue française, s’il sait organiser sa classe, s’il voit les élèves qui sont devant lui et s’il sait enseigner. Et qui serait bien ennuyé si cet instituteur, pris soudain de doute à l’égard de lui-même, se rendait compte qu’il n’est pas fait pour le métier et cochait la case 1 - on n’a pas osé le zéro - à toutes rubriques ?

Mais rassurons tout de suite monsieur l’inspecteur : cela ne se produira pas.

Monsieur X sait qu’il maîtrise la langue française, au moins assez pour publier un manuel de Grammaire CE2, il sait aussi qu’il maîtrise l’enseignement du calcul - bizarre que la grille n’ai pas prévu cet item ! – en tout cas suffisamment pour avoir rédigé deux manuels Compter-calculer au CP et au CE1, manuels d’ailleurs salués par deux mathématiciens de pointure internationale, dont un membre de l’Académie des sciences. Quant au travail en équipe, à la maîtrise des TIC, à la formation et à l’innovation, son action comme coordinateur du réseau SLECC répond de sa maîtrise.

Reste évidemment la première rubrique, cet « Agir en fonctionnaire de l’État et de façon éthique et responsable » aux relents pétainistes qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Là, je ne suis pas sûr que Pascal Dupré réponde aux critères du « bon fonctionnaire ». La preuve en est que cet insoumis, si ce n’est cet asocial, m’a fait savoir qu’il refusera de remplir cette grille infamante pour  deux raisons ; la première étant - je le cite - qu’elle « relève du management d'entreprise pas d'une mission d'instruction publique. » ; la seconde que « L'opinion que j'ai de moi-même ne regarde en rien mon supérieur hiérarchique. »

J’invite ici tous les collègues professeurs des écoles, qu’ils soient débutants ou plus ou moins chenus à suivre son exemple et à refuser de remplir ce type de document.

Ils défendront ainsi et leur dignité et l’Instruction publique.

 

Guy Morel,

auteur de l’Horreur pédagogique et du Petit vocabulaire de la déroute scolaire.

 

 Ce document inepte est une version simplifiée de l’interminable arrêté du 12-5-2010 - J.O. du 18-7-201 énumérant les «compétences à acquérir par les professeurs, documentalistes et conseillers principaux d'éducation pour l'exercice de leur métier »

 

 

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