Partager l'article ! Désespérance scolaire ordinaire: Le jeune « J... » « J.. ...
La Fille Ligère
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
A sa naissance on lui fit
Un berceau d'une gerbe de joncs
Elle aurait grandi au Puy
Avant de rejoindre des garçons
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
Ils étaient tous marins
Cœurs gros et mœurs légères
Ils suivirent son chemin
Jusqu'à sa tribu Liger
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
En été elle se prélasse
Alanguie, elle prend tout son temps
C'est sans fin qu'elle rêvasse
S'endormant le long de ses bancs
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
Et en automne, elle forcit
Elle redevient fréquentable
Mais si elle reste dans son lit
C'est pour se faire plus aimable
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
Et en hiver elle s'emporte
En roulant sa colère
Tout en se faisant plus accorte
À tous les marins en galère
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
C'est au printemps elle se lâche
Débordant de toutes parts
C'est alors qu'elle se fâche
Et nous refuse le départ
C'est une fille sauvage
Qui vous conduit dans son lit
C'est une femme rivage
Qui s'écoule à l'infini
Elle n'est jamais aussi belle
Qu'en notre soleil levant
Lorsque la brume l'éveille
À ses petits matins naissants.
C'est une Loire volage
Qui roucoule dans son lit
C'est un fleuve visage
Qui coule sans soucis.
Ligèrement vôtre
« J... » n'aime pas l'école, il en a même franchement horreur. Il traîne sa misère et son agressivité dès qu'il franchit les portes de l'établissement. Oh, rassurez-vous, il ne
vient pas souvent, il use de toutes les stratégies à sa disposition pour éviter cette souffrance insupportable. Il refuse toute règle, toute contrainte, il fuit tout ce qui peut lui paraître une
obligation.
« J... » n'a pas la vie facile, il l'a même franchement impossible. Il est de ces jeunes qu'un juge pour enfant a placé dans un foyer, bien trop loin d'un
père qu'il idéalise forcément. Il ne peut admettre une mesure qui a sans doute été prise pour son bien, nous n'en savons rien et je ne sais pas s'il nous est utile de tout connaître …
Ce que nous savons c'est l'impossibilité de garder « J... » dans la classe. Il rend le cours impossible, refuse de respecter les règles communes de la
classe ; des principes de vie collective qui demandent maintenant des trésors de patience et de conviction : dire bonjour en entrant dans la classe, quitter son manteau, attendre d'être invité à
s'asseoir, sortir ses affaires, ne pas bavarder, ne pas se balancer sur sa chaise ….
Tout cela est maintenant pour quelques enfants, une bataille de tous les instants. Pour « J... » , c'est un combat impossible. Il vous regarde avec son air
de pauvre chien abandonné, sourit d'un air narquois et en fait à sa guise. Ni la douceur, ni la colère, ni les menaces, ni les sanctions ont une quelconque utilité, son problème n'est pas là.
« J... » veut retourner chez lui. Il imagine qu'en se faisant renvoyer, il obtiendra gain de cause, quittera le foyer où la violence verbale est le
seul refuge qui reste à ces mômes. Plus rien n'a de prise sur lui, sa conviction est si ancrée qu'il ne change jamais de stratégie. Chaque fois qu'il vient, il pousse l'adulte et ses camarades
jusqu'à l'exaspération pour obtenir son saint Graal !
Finalement, quand « J... » ne vient pas, adultes et élèves finissent par apprécier cette trêve. C'est même un sentiment de soulagement qui offre à tous
une bouffée d'oxygène. Personne n'a très envie de lancer la procédure administrative pour signaler ses nombreuses absences même s'il faut le faire par acquis de conscience.
« J... » a réussi à se faire détester. La haine qui est sienne devient transmissible, la maladie est contagieuse. Il n'est pas possible de supporter
ses sourires en coin, ses insultes, ses bruits de bouche si dédaigneux, ses tutoiements intempestifs ! Les plus solides se laissent envahir par le rejet. Il est le mauvais objet qu'il faut se
refiler entre un foyer et un établissement scolaire sans espoir d'en tirer quelque chose.
« J... » s'ennuie à en mourir et nous ennuie à le maudire. C'est le cercle infernal des situations inextricables, c'est la ronde des travailleurs
sociaux, parfaitement désarmés devant un cas sans issue. La raison, la douceur, la contrainte, la persuasion, les sanctions, la bienveillance, tout a échoué et tout échouera encore et encore.
« J... » est plus fort que nous, il a tout perdu, dans sa lecture à fleur de sensibilité de sa situation, il n'a plus rien à perdre ! Ce sont ses camarades
qui ont à perdre ! Des heures perdues à ne pouvoir travailler, des inquiétudes, des menaces, des coups reçus quand ils sont plus faibles. C'est une nouvelle épreuve qu'ils ont à subir, eux qui ne
sont pas si solides !
Que faire ? « J... » met les adultes en échec. Il met le système en impuissance. Il met ses camarades en danger. Les bons esprits, les adeptes des
méthodes radicales auront certainement des solutions sous une main ferme. Les tenants de l'angélisme, les bons apôtres, les naïfs iront de leur couplet sympathique. Et « J... » n'en peut
plus, il n'a que quatorze ans. Que pouvons-nous faire contre lui- même et sa folie destructrice ? Nous avons un métier si facile …
Impuissancement sien.
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