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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Ils se souviendront de Raymond et Lucie.

J - 4

Le télescopage de l'actualité.

 

Ceux qui suivent mes activités professionnelles ont du comprendre que je travaillais sur la mémoire de la douloureuse période de la seconde guerre mondiale. Travaux et visites se sont succédés, rencontres également. J'ai visité la prison Montluc, le mémorial des enfants du Vel d'Hiv et notre musée départemental de la résistance.

 

Pour comprendre la grande histoire j'avais choisi de proposer aux élèves le film « Lucie Aubrac » que nous visionnâmes en petits fragments expliqués, commentés, analysés. Ainsi, la famille Aubrac faisait partie de notre quotidien depuis deux semaines quand la nouvelle de la mort de Raymond a fait écho à notre travail scolaire.

 

L'histoire se faisait actualité, la fiction entrait de plein pied dans la réalité et celle-ci s'imposait par le biais d'une nouvelle qui ne pouvait les laisser indifférents. Je me serais volontiers passé de ce coup de pouce du destin, mais une chose est certaine, ils sauront longtemps encore qui étaient Lucie et Raymond Aubrac et ce qu'ils firent pour être l'honneur de notre Nation.

 

Au-delà de l'anecdote, le bruit médiatique qui a accompagné la disparition de ce dernier grand résistant fut pour moi l'occasion de découvrir une fois encore que notre métier ne se mesure jamais à l'aune de nos impressions. Durant les cours, combien de fois je me suis demandé si ce que je faisais avait une quelconque utilité, allait laisser des traces chez ces jeunes adolescents, si loin de cette époque, si éloignés des préoccupations qui sous-tendent l'esprit de Résistance.

 

Lorsque je parlais, lorsque je leur donnais des textes à lire, les miens et les lettres de quelques jeunes résistants exécutés par l'occupant nazi, je croyais avoir droit à une écoute polie, une attention discrète pour ne pas contrarier le vieux professeur. Pire encore lors des projections, j'avais des jeunes avachis qui grognaient lors des nombreuses coupures, lorsque j'apportais des éclaircissements, des remarques, des questions.

 

Puis tout bascula à la fois avec l'actualité qui rendit tangible ce que nous évoquions en classe. Ils me parlèrent tous de ce vieux monsieur de 97 ans qui avait tiré sa révérence pour retrouver sa Lucie partie cinq ans plus tôt. Ils étaient au courant, ils savaient, ils avaient pu en parler autour d'eux. Je croyais avoir simplement affaire à l'effet loupe de la télévision. Mais je n'étais pas au bout de mes surprises …

 

Nous sommes dans la période de distribution des bulletins. Et là, ce fut la surprise. Les parents me parlèrent de ce thème sur lequel nous travaillons depuis plus de deux mois. Ils me dirent que leurs enfants avaient voulu lire des textes que je pensais oubliés au fond des cartables. Ils me parlèrent tous des scènes du film, des explications données, du grand intérêt qui était celui de leur enfant.

 

Curieusement, ce fut la mère d'une des jeunes filles que je croyais la plus fermée à ce contenu, qui ne donnait à voir aucune écoute, aucune implication, qui me parla de la métamorphose de sa fille. Elle qui n'avait jamais, jusqu'alors, évoqué une activité scolaire, qui n'avait partagé avec sa mère aucune conversation sérieuse, loin des futilités de cette période d'adolescence si délicate, ne cessait d'évoquer les cours.

 

La mère savait tout des lettres et des textes. Elles en avaient lu ensemble, les larmes à l'œil, elle tenait à me féliciter notamment pour le récit d'Hélène de Montluc. Je n'en revenais pas. Mes convictions s'avéraient fausses, l'indifférence n'était que feinte, il était passé quelque chose. Je sais bien que notre métier est fondé sur cette relation déséquilibrée qui nous demande de beaucoup donner et de ne jamais attendre en retour. C'est le principe de non réversibilité de l'acte éducatif. Il ne faut rien attendre des élèves, ni un remerciement, ni une marque de reconnaissance. Nous agissons pour que des petits cailloux restent et leur servent un jour à trouver leur chemin.

 

J'ai eu le bonheur de profiter par hasard d'un retour. Il a fallu la mort d'un homme, le relais des médias, pour que ce que je semais, croyais-je alors dans le vide, fit germer quelques fleurs. Demain pourtant, tout peut être remis en cause, le prochain cours sera alors un pensum. C'est la gloire de ce métier, c'est aussi ce qui en fait sa difficulté. Rares sont les moments de grâce, quotidiens sont les doutes, les échecs, les déceptions. Merci à Raymond et à Lucie de me donner le courage de continuer à Résister, en faisant ce métier qui se dresse toujours contre la pensée dominante, quelle qu'elle soit !

 

Opiniâtrement leur.

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Kakashi 20/04/2012 22:07


Voilà une bien belle histoire à raconter à vos élèves :


http://www.lefigaro.fr/international/2012/04/19/01003-20120419ARTFIG00748-une-musulmane-raconte-sa-naissance-a-auschwitz.php

C'est Nabum 20/04/2012 22:50



Kakashi


 


Stop


Je suis en vacances !



mjo 19/04/2012 08:06


...et merci à toi pour ce frisson d'émotion matinal... De retour après quelques semaines durant lesquelles mes lectures se firent plus "circulaires" qu'ovales !


Et mes retrouvailles se font belles, entre ce frisson et le sourire baptismal :


Un Métier Passion me semble faire le lien entre tes deux chroniques ! Je t'embrasse

C'est Nabum 19/04/2012 13:43



MJO


N'ayant pas su jouer du violon, je pinote sur mon clavier pour diffuser colères et émotions !


C'est ainsi que je passe d'un registre à l'autre pour le plus grnad plaisir des uns et le plus total dplaisir des autres. Ne jamais laisser indifférent, tel est ma devise et j'use ainsi tous ceux
qui cherchent à suivre ce rythme déraisonnable ...


 


Mais peut-on me changer ? Non


Je crois que j'ai perdu une caisse de champagne, accorde moi au moins le plaisir de les boire avec toi et nos amis.